Clitoris et Psychotropes
Fantasque magicien du crayon, le téméraire Robert Crumb, se lance dans une rêverie philosophique, et psychologique (littéralement au début). J'ai pris un immense plaisir à voir le pauvre Sartre, qui...
le 20 oct. 2014
Avec Nausea, les éditions Cornélius rassemblent une partie des œuvres du génial et déglingué Robert Crumb réalisées entre les années 1980 et 1990, dont certaines alors inédites. Un recueil disparate mais dont on retrouve infusées au fil des pages les inspirations et fantasmes d’un artiste entier et polémique – qui s’y frotte s’y pique.
Dans cet ouvrage se trouve ainsi de très nombreuses histoires inspirées des anciennes bandes dessinées à but didactiques et pédagogiques voire moralisatrices, racontant événements et grands hommes sous le trait de dessinateurs appliqués mais corsetés. Crumb s’empare de leur forme, mais pour mieux relater des aspects moins connus de la vie de grands hommes, ou pour révéler des parts plus sombres. Avec La malédiction vaudou de Jelly Roll Morton, il évoque la vie de l’artiste jazz du même nom, génie de son temps mais sous l’angle d’un maléfice qui lui aurait fait du tort. L’expérience mystique de Philip K. Dick porte le même titre évocateur, le romancier ayant été persuadé d’avoir été en contact avec un des premiers disciples de Jésus. Dans Nausea, R. Crumb met en images l’existentialisme de Sartre pour un court récit malade et flottant.
Mais le plus évocateur de ces récits didactiques est probablement celui qui ouvre l’ouvrage, Psychopathia Sexualis, du nom d’un des premiers livres (nous sommes en 1886) de recensement de perversions sexuelles par le psychiatre Richard von Krafft-Ebing. Crumb n’ayant jamais manqué de fantasmes étranges et pervers, les paraphilies présents dans le livre, avec moult exemples, lui offrent un matériau riche qu’il décline en une dizaine de cas. En dehors du jugement moral de l’époque, et souvent du triste sort des exemples présentées des victimes réelles, Crumb s’amuse à rappeler que les perversions sexuelles d’antan ne sont pas si différentes que celles de maintenant, c’est le jugement de la société qui change. Tout ceci ressemble fort à une pique taquine adressée à tous ceux qui l’ont jugé sur ses penchants sexuels exprimés dans ses oeuvres.
De ses fantasmes naissent d’ailleurs deux autres histoires. Avec Bécassine, histoire inédite, il présente ainsi son histoire « avec de sincères excuses à monsieur J-P Pinchon qui doit sans aucun doute se retourner dans sa tombe ». La domestique Bécassine devient ainsi dans les mains de Crumb un instrument de désir, mais dont l’histoire inachevée se conclue par les préliminaires, avant que l’assaut sexuel ne soit donné.
Autre histoire inachevée, ou en tout cas sans chute convaincante, Bad Karma occupe près d’un tiers de l’album. Une histoire plus proche des codes classiques de Crumb, à la métaphysique absurde voire douteuse, comme un trip sous acides où il n’est question que de domination, sociale ou sexuelle. Mr Natural, un des personnages cultes de Crumb, fait même une apparition. Bad Karma est probablement une histoire en roue libre, l’inspiration aux commandes et sans programme pour la suite, mais dont l’inconstance est heureusement compensée par son odeur de soufre.
Artiste d’une certaine culture , R. Crumb n’en est pas moins aussi un dessinateur talentueux, dont le réalisme haché et minutieux est au bénéfice d’histoires à l’onirisme douteux, à la sexualité poisseuse, à l’évocation trouble. Mais qui est aussi capable de se réinventer, d’aller vers d’autres directions, à l’image de La malédiction vaudou de Jelly Roll Morton ou L’expérience mystique de Philip K. Dick, tous deux de 1986, avec son encrage plus volumineux, des volutes de noir plus massifs. Tandis que pour Bécassine, il s’oriente vers un dessin plus simple, plus aéré, qui rappelle donc celui de J-P. Pinchon.
Provocateur mais pourtant homme de culture (travailler sur Sartre et Bécassine, quel homme), R. Crumb démontre encore une fois de plus dans cet ouvrage, et dans tant d’autres, son talent artistique certain et sa personnalité agitée. Nausea, comme son titre le suggère, ne peut pas faire que des satisfaits, et en troublera un grand nombre. Mais quelle imagination dans les sujets traités, quelle virtuosité du trait, du Crumb dans toute sa splendeur équivoque.
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il y a 2 jours
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