Takeshi Kitano a toujours eu ce rapport à la mer comme signature. Il fait le parallèle avec le geste de Hitchcock qui apparaît dans tous ses films, là où la mer apparaît dans tous les films de Kitano. En lisant cela on remarque que Kitano est le pire cauchemar du critique, celui qui cherche à trouver une dimension mystique au symbole de la mer se heurte au fait que ce n'est "qu"'un geste signature. Takeshi Kitano cherche à démystifier son rapport à la mer.. En vérité la mer représente bel et bien quelque chose lorsque l'on s'intéresse à l'histoire de Kitano. La mer lui évoque son enfance, un endroit qui l'a marqué durant cette période lorsqu'il l'a rencontré pour la première fois. Concrètement on se retrouve face à un artiste génial qui ne se rend pas compte de la dimension de ses films : Kitano déteste tous ses films, « tous sans exception » (Une citation à retrouver dans les entretiens de Takeshi Kitano avec Michel Temman qui formera par la suite un livre autobiographique : Kitano par Kitano). Le cinéaste joue avec le symbole de la mer et de l’eau pour y allier à la fois l’idée de la mort, de la fuite, de la mélancolie, des souvenirs et de l’amour. La dimension mystique de la mer au Cinema passe surtout par le bruit des vagues, ce qui entretiendra dans A Scene At The Sea toute une mystique : Les deux personnages principaux sont sourds-muets
Lorsqu'il accouche de A Scene At The Sea, Takeshi Kitano a déjà réalisé Violent Cop, un film dont il s'est retrouvé à la direction suite à une confrontation directe avec Kinji Fukasaku (le réalisateur originel) suite à des incohérences de calendrier pour Kitano, le présentateur télé. Violent Cop, bien que très remanié par Kitano n'est pas alors réellement un film personnel. Il a également réalisé Jugatsu (1990), comédie lyrique aux personnages contrastés (un joueur de base-ball amateur quasi autiste va se confronter aux Yakuzas à cause de la lenteur dont il fait preuve pour s’occuper de la voiture de l’un d'eux). Takeshi Kitano excellait donc dans le genre de la comédie, genre dont le public japonais est familier lui qui est déjà une immense star du petit écran à cette époque sous le nom de "Beat Takeshi". C’est d’ailleurs en grande partie pour cela que ses films rencontreront peu de succès, le public n’ayant alors aucune envie de voir un Beat Takeshi sérieux. Le film précédant A scene at The sea est donc une comédie légère, pince-sans rire, comportant également quelques élans lyriques. Cependant Kitano souhaitait faire une œuvre qui lui tenait plus profondément à coeur : sans, ou avec peu de dialogues.
Le plus hallucinant lorsque l'on regarde A Scene At The Sea, c'est quand on sait que Kitano n'est pas du tout cinéphile. Ce film comportant très peu de dialogues est filmé comme les muets du début des années 1900, sans la musique omniprésente. Lorsque l’on entend pas la merveilleuse musique de Joe Hisaishi, on entend le bruit des vagues. Les discussions sont des regards, des sourires, des gestes. En un plan ou deux, Kitano arrive à nous faire percevoir la mer comme un Sourd-Muet la percevrait, ou plutôt le fantasme de ce que pourrait représenter la mer dans l’esprit d'un sourd selon Kitano. Ce personnage, éboueur, va ramasser une planche de surf cassée dans des ordures. Il va alors s’attacher progressivement à la planche de surf avant que celle-ci ne se brise définitivement. Il rachètera une planche avec ses économies, avec le soutien de sa petite amie, et se passionnera dès lors pour le surf, désertant même son travail. Il tombera finalement amoureux de la mer lorsqu'il admettra à travers une fiche d'inscription pour une compétition de surf que le surf n'est qu'un prétexte pour côtoyer la mer. La compétition ne l’intéresse pas.
Ce film est en quelque sorte le grand frère du film Dolls que Kitano sortira 11 ans plus tard (après son accident qui a failli lui coûter la vie en 1994. Dolls est beaucoup plus grave et sombre que A Scene At The Sea). Comme dans Dolls, au delà de l'onirisme du film se cachent des sujets beaucoup plus sombres et chers à Kitano à savoir la valeur de l'amitié et de l'amour, la transformation violente de l'homme, et le désir de fuite brutale. La brutalité se trouvant ainsi dans la soudaineté du désir, et la dureté du résultat de cette fuite.
Forcément dans un tel film, la musique joue un rôle éminemment important. Joe Hisaishi, alter-ego de Hayao Miyazaki et Takeshi Kitano, compose alors des thèmes fabuleux dont un fortement inspiré de la Gymnopedie nº1 de Erik Satie. Il ne cache d'ailleurs pas son inspiration, bien que les thèmes soient arrangés de sorte à sonner plus sombre ; certains accords mineurs viennent alors casser une mélodie légère, rappelant des accords blues (Blues, bleu, la mer, le ciel, le « spleen »...).
Je ne fais absolument pas preuve d'objectivité quand je dis qu'il s'agit là de la plus belle œuvre hybride du cinéma qui m'ait été donnée de voir : C'est à la fois un film muet et un film parlant, un chef d'œuvre comme un film très maladroit (les séquences de compétition avec un commentateur omniprésent sont trop longues, bien que comme dans tous les films de Kitano, ceux qui parlent le plus et/ou le plus fort sont les personnages les plus idiots, et inversement pour celles et ceux qui parlent le moins) ; et surtout, c'est à la fois un poème, une peinture, un voyage et un film.