Etrange objet dans la filmographie peuplée d'objets étranges qu'est celle de Jean-Luc Godard, Alphaville, une étrange aventure de Lemmy Caution semble être comme le plaisir coupable de son cinéaste, s'évertuant à reprendre la série de films entamée par Bernard Borderie dans les années 50 et reprenant également son comédien phare, Eddie Constantine, dont la froideur, le léger mépris permanent et le phrasé siéent bien à l'univers du réalisateur.
Cette aventure de science-fiction et d'espionnage est l'occasion pour Godard d'expérimenter et de remettre en question comme toujours la forme cinématographique (qui malgré un montage atypique, demeure ici résolument simple et lisible), de créer un univers à partir du Paris nocturne qui est le sien, et de capturer l'esprit architectural moderne de l'époque, ses formes et ses lignes épurées qui incarnent toutes entières tout l'esprit futuriste de cette époque (le fameux rétro-futurisme, qui peut aujourd'hui paraître aussi fascinant que désuet).
C'est donc ce cadre de divertissement, d'enquête, que le suisse se permettra des échappées philosophiques comme il les aime (citant Pascal ou Nietzsche par-ci par-là), et délivre sa réflexion sur la liberté, la peur des entraves, la tyrannie de la politesse (et ses formules hilarantes), l'endoctrinement politique exercé par le contrôle et la censure du langage, sa crainte d'un retour d'une dictature eugéniste par l'uniformisation des êtres et des pensées (la référence est explicite au spectre du nazisme, pas si éloigné en 1965, avec le bouton de l'ascenceur "SS" - pour sous-sol -).
Les thèmes godardiens sont bien là, à leur place, et le film, drôle, divertissant, amusant par ses trouvailles esthétiques, et fascinant par son ambiance nocturne, poisseuse, sa bande originale superbe, ses travellings et ses plans séquence, ses néons et son travail sonore impressionnant, se regarde avec un grand plaisir cinéphile, un grand plaisir de "happy-few" qui ne cesse de surprendre tout au long du visionnage.
En plus d'une déclaration d'amour à sa comédienne Anna Karina, superbement filmée, Alphaville se révèle par son final un film faussement complexe, et plus simplement un cri d'alerte pour prévenir du danger des règles artistiques et des cadres imposés, et, aussi et surtout, un film sur l'amour et les mots pour le dire.