En confondant trois genres a priori incompatibles, à savoir le conte de fées, la comédie burlesque et le drame sentimental sur fond de violence sociale, Anora trouve dans chacun l’occasion d’une rupture synonyme de sursauts dynamiques qui lui évitent de s’enliser dans un dispositif – défaut principal des précédents films de Sean Baker. Pour autant, cette tripartition ne signifie pas que les trois chapitres se valent, et il faut bien reconnaître que l’ensemble pâtit des passages obligés qui semblent définir aujourd’hui le candidat idéal à la palme cannoise : les longues voire très longues séquences de pertes de repères où la situation échappe aux personnages se complaisent non sans artificialité dans un malaise comique déjà observé chez Quentin Tarantino ou, plus récemment, chez Ruben Östlund ; la plongée dans les bas-fonds d’une grande ville emprunte aux polars des frères Coen ou à tout un pan du cinéma dit expérimental.
La première partie, sorte de The Great Gatsby adolescent avec son manoir aux illusions où se réfléchissent les inégalités sociales, fonctionne bien parce qu’il appartient tout entier au geste esthétique de Baker (cf. filmographie), à savoir la tension qui régit la relation entre une réalité brutale et triviale d’un côté et le rêve d’enfant d’autre part. Le plus grand rêve d’Anora est, comme elle l’exprime à son mari d’une semaine, d’aller en voyage de noces à Disneyworld, projet de gosse qui trouve néanmoins approbation auprès de Vanya. Le long métrage représente donc deux enfants enfermés dans des bulles d’illusions et qui, pendant quelques jours, partagent la même ; deux enfants qui cherchent à fuir leur milieu d’origine et le destin tout tracé qu’il leur impose en leur opposant un droit à l’erreur et à la naïveté. La façon qu’a le réalisateur de déconstruire cette chimère s’avère quelque peu laborieuse et manque d’authenticité.
Reste une œuvre intelligente qui embrasse son sujet à bras-le-corps en figurant le sexe avec pudeur et beauté, portée par d’excellents comédiens.