A l’initiative du Musée Carnavalet qui lui a ouvert ses archives, Guillaume Attencourt s’est plongé dans l’histoire de la plus vieille prison panoptique d’Europe, celle de la Petite Roquette, avant-dernière prison parisienne intra-muros dont il ne subsiste aujourd’hui que la conciergerie, à deux pas du Père Lachaise. Il s’attarde d’abord, à l’aide d’images d’archives et de témoignages d’anciennes détenues, sur la description de cette fameuse architecture organisée autour d’une tour centrale percée de meurtrières, imaginée par le frère du philosophe utilitariste Jeremy Bentham pour favoriser l’auto-surveillance dans les usines russes et adoptée comme modèle pénitentiaire dans les années 30. Un extrait de Surveiller et punir nous éclaire sur l’efficacité de son dispositif : « celui qui est soumis à un champ de visibilité et qui le sait reprend à son compte les contraintes du pouvoir. Il les fait jouer spontanément sur lui-même. […] Il devient le principe de son propre assujettissement. » Les détenues en témoignent. A la question « Qu’est-ce qui était le plus pénible ? », l’une d’elle répond : « Les autres femmes ». Admirateur de Frederick Wiseman, Guillaume Attencourt s’ingénie à observer aussi bien les liens qui unissent les êtres forcés de cohabiter dans ce lieu fermé que les raisons d’agir de chacun. C’est-à-dire ici de chacune, puisque la Petite Roquette fut à partir de 1935 une prison de femmes, administrée par des sœurs de Marie-Joseph et de la Miséricorde ayant choisi de « se donner pour les pauvres », et la première à être dirigée par une femme, Mme Mariani, que la « jouissance de faire régner l’ordre » ne laisse pas insensible, comme elle le déclare à Marguerite Duras lors d’une interview franchement cocasse. Véritable microcosme, la prison renferme toute la palette des caractères humains. Ainsi les détenues se souviennent de sœurs personnifiant la bonté et d’autres tout à fait mesquines. De leur côté, les sœurs se remémorent que l’adaptation des détenues était variable. Alors que certaines dépérissaient, d’autres trouvaient au contraire une certaine sérénité dans la vie pénitentiaire, débarrassées des soucis domestiques, ou se conscientisaient au contact des détenues politiques, ce qui transformait l’expérience de la prison en étape importante de leur vie.


L’intérêt de ce documentaire très complet est également de montrer l’évolution de la prison au fil des époques. Dans la droite ligne du long processus de civilisation des mœurs, et tel que l’a bien analysé Foucault, les peines violentes, ponctuelles et publiques laissent progressivement la place à la rééducation continue et cachée. La dernière femme exécutée dans la cour de la Petite Roquette est une avorteuse condamnée à mort en 1943. Lorsque cinq militantes du FLN réussissent à s’échapper, en 1961, les sœurs manquent de perdre la surveillance de la prison. Pourtant, lorsque les révoltes se multiplient partout en France dans les années 1970 suite au militantisme du Groupe d’Information sur les Prisons, grâce à la diplomatie de sa directrice, la Petite Roquette ne connaît aucun débordement. A cette époque, sous couvert de rénovation des bâtiments pénitentiaires, se met en place une politique de relégation spatiale. Les prisons de centre-ville sont détruites ou reconverties et des établissements hypersécurisés sortent de terre loin des zones urbaines, étape supplémentaire dans l’invisibilisation de la présence physique de la prison. L’Association pour la sauvegarde du Panopticon de la Petite Roquette (menée par un professeur architecte, Michel Vernes, sensible à la qualité esthétique du modèle panoptique mais aussi à celle de la petite chapelle palatine qui surmontait la tour médiane, et à qui le film est dédié) a beau rallier à sa cause les habitants des alentours et organiser des actions de résistance, les autorités maintiennent l’avis de destruction. Les détenues de la Petite Roquette sont transférées à Fleury-Mérogis, à plus d’une heure de transport de la capitale, ce qui a pour effet la réduction conséquente des visites extérieures, qui entraîne à son tour une difficulté accrue de réinsertion et un changement de nature de la peine. Dans ces nouveaux établissements où les surveillants ne se déplacent jamais seuls et où la moindre de leurs actions est soumise à des protocoles rigoureux, le carcan communautaire se substitue à une déshumanisation croissante.

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le 22 juil. 2019

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