Le film d’Abdellatif Kechiche aura fait couler beaucoup d’encre entre son couronnement cannois et sa sortie en salles, que ce soit pour son sujet qui s’est retrouvé par hasard au cœur de l’actualité politique ou pour le supposé comportement tyrannique du cinéaste, qui, avérés ou non, constitueront désormais sa légende. On pouvait légitimement être effrayé avant de découvrir le résultat car les premières images laissaient imaginer un film caricatural, truffé de réflexions toutes faite pour lycéens en L étalant ce qu’ils pensent être leur culture. Beaucoup ont d’ailleurs reproché cela au film. Il n’en est pourtant rien.

En rebaptisant son projet « La Vie d’Adèle », Kechiche, plus qu’un clin d’œil à Marivaux, souligne que ce qui l’intéresse dans cette histoire, c’est le personnage d’Adèle. Dès le premier plan, il plonge dans le quotidien de cette adolescente ordinaire qui vit sa vie en se laissant aller, sans se poser de question, passionnée par la littérature. Toutefois, dans cette routine, Adèle s’ennuie et sens qu’il y a « un truc qui coince ». Ainsi, plus ou moins poussée par ses camarades, elle s’offre au premier garçon qui semble s’intéresser à elle. Malgré leur divergence d’intérêts, l’honnêteté des sentiments de ce garçon finissent par convaincre Adèle de se donner à lui. Mais pourtant, cela ne lui suffit pas à oublier cet ennui, ce sentiment de ne pas être elle-même. Elle se résout donc à plaquer son amour éphémère. L’âme vagabonde, elle se laisse embrasser par une camarade de classe. Ce qui était un jeu pour cette dernière devient une véritable obsession pour Adèle. Elle, issue d’un milieu modeste, où ce sujet reste peu évident, se met à déambuler la nuit jusqu’à oser pénétrer un bar lesbien où elle fait la connaissance de Emma.
Sûre d’elle, originale, charismatique, indépendante, cultivée, artiste, Emma semble être la personne rêvée pour Adèle, elle qui s’est toujours sentie légèrement décalé. D’abord hésitante à franchir le pas, Adèle finit par céder à la fascination exercée par Emma. Kechiche suit alors la passion entre les deux jeunes femmes et met en scène l’initiation d’Adèle qui devient, sous l’égide d’Emma, véritable pygmalion, progressivement une femme. Rien n’est éludé, jusque dans l’intimité des protagonistes avec des scènes de sexes qui donnent l’impression de ne pas être simulées. Si elles ont fait parler d’elle, il faut préciser qu’elles n’ont rien de pornographique pour autant. Kechiche ne cherche pas à exciter son spectateur mais tente de donner sa vision d’un accomplissement charnel entre deux êtres. Toutefois, ces scènes sont sans doute trop longues et redondantes. Tout au long de la passion de Adèle et Emma, la caméra filme les corps « par partie », s’attardant sur des détails de la peau, la bouche, les épaules,… comme pour faire mieux ressentir cette attirance démesurée entre les deux femmes, en en faisant ressortir l’animalité, la primitivité.

La seconde partie du film se déroule quelques années plus tard, alors que le couple est toujours ensemble. Emma en passe de devenir une artiste reconnue tente d’attirer l’attention des gens du milieu tandis qu’Adèle vit la vie d’institutrice dont elle rêvait. Mais bientôt, l’ennui refait surface chez Adèle. Délaissée par Emma qui se donne entièrement à son art, elle se sent inférieure aux amis de sa compagne, s’ennuie de leurs digressions pseudo-culturelles, ce qui l’amène à succomber bientôt aux avances d’un jeune collègue. S’apercevant de la situation, Emma rompt avec Adèle. Dès lors, c’est le début d’une descente aux enfers pour Adèle qui ne parvient pas à se remettre de cette rupture et ne parvient plus à composer avec sa solitude.

Si les commentateurs les plus débiles ont reprochés au film d’être un manifeste homosexuel, il semble pourtant qu’il n’en est rien. Que les héroïnes du film soient lesbiennes ne change pas grand-chose, la même histoire aurait pu être racontée avec un couple hétéro. D’ailleurs, l’homosexualité du couple n’est que rarement évoqué (l’accrochage au lycée et le repas chez les parents d’Adèle et c’est tout). Le sujet est plus universel que cela. C’est l’histoire d’une fille qui n’est plus tout à fait une ado mais pas encore vraiment une adulte et qui se cherche. Perdue dans son milieu familial, scolaire, fermé et dans lequel elle se sent décalé, elle trouve en Emma l’illusion d’une vie meilleure. Elle qui a toujours été passionné par l’art, mais qui se refuse à l’intellectualisation et préfère la brutalité des émotions, trouve chez Emma la fraîcheur, la spontanéité qui lui manquait. La référence faite à Sartre au début de leur relation est en ce sens utile car elle éclaire au final toute l’histoire du film. La Vie d’Adèle est un film sur la difficulté d’être soi, de savoir ce que l’on est, de faire la différence entre ce que l’on croit être, ce que l’on voudrait être et ce que l’on est réellement. Elevée par des parents modeste, sans culture, mais aimants et généreux, Adèle à soif d’absolu, d’autre chose. Pourtant, chez Emma, issu d’un milieu plus bourgeois, elle ne rencontre que le snobisme malgré la façade agréable de beaucoup de ses rencontres (voir la réaction des parents d’Emma quand elle annonce vouloir être institutrice ou de l’amie d’Emma lors de la dispute au sujet de Klimt où Adèle est prise de haut comme un être qu’il faudrait « former »). Le film est l’histoire d’une jeune femme paumée, perdue entre deux mondes, et qui souffre en silence. A ce titre, la scène de la rupture où Adèle hurle sa solitude à Emma est déchirante comme leurs retrouvailles dans le bar où les deux montrent qu’elles n’ont pas fait le deuil de leur histoire et n’en sont pas sorties indemnes. Après cela, Adèle ne sera plus jamais aussi spontanée, souriante, pétillante, qu’elle ne l’a été. Elle vit sa vie sans entrain, se laissant porter par le cours des choses, pleurant beaucoup. Kechiche semble vouloir indiquer qu’au final, seul « l’acteur de film d’action » aurait pu la sortir de sa situation, en faisant justement le lien entre les deux univers : cultivé, avec ses « entrées » dans le milieu, la sincérité et la simplicité en plus. Mais le hasard fera que les deux se rateront et Adèle poursuivra sa route seule, brisée par ce premier amour, toujours aussi paumée, ne parvenant pas à trouver sa place dans le monde.

La Vie d’Adèle est un film passionnant, qui bouleverse qui veut bien se laisser aller à partager l’intimité de cette jeune femme extrêmement attachante. Dès l’ouverture, on veut être avec elle, la suivre, partager ses sentiments. Cela est bien sûr du à l’extraordinaire Adèle Exarchopoulos, illuminant le film de sa grâce, de sa beauté diaphane et soutenue par Léa Seydoux, parfaite en Emma grâce à un quelquechose indéfinissable qui permet de faire sentir pourquoi Adèle va être irrésistiblement attiré par elle. Kechiche parvient à saisir quelquechose de notre époque, un sentiment diffus, une énergie, qui font du film un représentant de ce que sont les années 2000 en France. L’histoire d’une femme face à des choix et des questions existentiels : comment savoir ce que l’on est, comme réussir à l’assumer et à trouver des gens avec qui le partager.
ValM
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le 25 juil. 2014

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