« Quoi, t’as pas vu Le Loup de Wall Street ? » Eh non. Enfin, jusqu’à ce qu’un soir il passe à la télé, et que je n’aie plus aucune excuse pour me dédouaner. Forcément, un Scorsese avec DiCaprio dans le rôle principal, et dans un film tenu en haute estime de surcroît, ça avait de quoi me motiver à, enfin, consacrer trois heures dans le visionnage de ce film. Un gros délire anticapitaliste déjanté qui n’y va pas de main morte.
L’idéalisme, l’enthousiasme, la motivation. Voilà ce qui anime ce jeune homme en quête d’une carrière dans la finance. L’excès, la drogue, le sexe. Voilà ce qui l’attend en réalité sur son chemin. Le Loup de Wall Street, c’est l’histoire d’un rêve modeste qui se transforme en une réalité pleine de démesure et d’exagérations, où les limites n’ont pas leur place. C’est une vaste comédie humaine où le paradis de débauche dans lequel les personnages évoluent ressemble en même temps à un enfer de luxure et de déraison. L’American Dream, la réussite, le succès, voilà ce que cherchait Jordan Belfort. Une idée de l’accomplissement formatée par l’argent et la hiérarchisation de la société.
La société, on y revient toujours et encore, mais n’est-elle pas une idée sous-jacente au sein de chaque oeuvre ? Elle, et la manière dont elle évolue et est structurée, est en tout cas au cœur de la problématique et de l’intrigue du Loup de Wall Street. A la fin d’un XXe siècle où les marchés financiers s’emballent, où l’on s’est progressivement remis des chocs pétroliers et où 2007 est encore loin à l’horizon, les perspectives sont grandes, et la richesse s’accumule vite, très vite. Dans une société très matérialiste où l’argent représente la sécurité et la perspective d’un avenir heureux, c’est la porte d’un jardin d’Eden perdu. Des petits financiers médiocres et sans véritable compétences, même de véritables étrangers au secteur se convertissent et s’abreuvent des discours de ce messie qui a trouvé le chemin et leur permet de devenir instantanément et immensément riches. L’argent, dès lors, rend ces personnes puissantes, mais leur fait perdre toute notion de responsabilités et d’intégrité, donnant naissance à des tableaux désopilants et désespérants d’une nouvelle bourgeoisie dépravée et ridicule.
« L’argent ne fait pas le bonheur, mais il y contribue certainement » . La caméra de Martin Scorsese se faufile avec agilité au milieu de ces tableaux bigarrés, flamboyants et dérangeants dans un film aux allures de comédie humaine décapante et caustique. Le too much est le leitmotiv de Scorsese, et il est probable qu’il en abuse un peu, paradoxe ou véritable coup de maître ? Aussi bien représentée soit-elle, la démesure donne ici lieu à un certain comique de répétition qui tend à allonger un récit qui perd de sa structure et dessert un message qui perd de son impact de sa puissance. Là, probablement, se situe le défaut principal de ce film aux qualités certes indéniables, avec, en tête, un Leonardo DiCaprio en roue libre et magistral.
La finance est décidément un monde qui dérange, qui fascine et qui rebute, et Le Loup de Wall Street est en parfaite adéquation avec cette vision que la plupart partageront très certainement. Sa longue durée le transforme davantage en un long biopic aux allures de comédie déjantée, adoptant un ton dont la légèreté s’accorde avec la frivolité de ses protagonistes. Pourtant, le message derrière s’avère bien plus sérieux et grave, remettant en question la notion même d’argent, la perversion qu’elle engendre, et sa place trop importance dans l’idée de la réussite sociale. Un dernier petit shot alors, un petit coup de fil et les millions s’envoleront aussi vite qu’ils sont arrivés. Après tout, ce n’est que l’argent des autres.