Où, dans quelle étrange dimension est-on tombé ? Il y a quelque chose d'atrocement réaliste ou de confortablement merveilleux dans ce film. On est à la lisière, on est sur le pont de Nosferatu, juste avant que les "fantômes ne viennent à notre rencontre".
Bien sûr il y a la photographie, extrêmement soignée, de Benoît Débie, chef opérateur de Gaspard Noé ; bien sûr il y a une musique électro hypnotizante qui vous plonge dans le film et fait d'une scène des plus gores un moment esthétique des plus émouvants ; bien sûr tout cela rappelle Nicolas Wingding Refn, que Ryan Gosling, derrière la caméra cette fois, a fréquenté plus d'une fois.
Bien sûr... Mais il y a quelque chose qui ressort de ce film des faubourgs de Détroit ou de Manchester. Il y a cette Atlantide absurde, fruit d'une toute aussi absurde "modernité" ; il y a le regard vide de cette vieille femme, sur son téléviseur qui passe en boucle la vidéo de son mariage, et qui fait écho à ces regards, faussement vivants, de tous ces hommes et toutes ces femmes qui viennent voir du sang couler sur scène en catimini ; il y a la force obscène de la friche, de cette nature qui revendique son plein pouvoir sur la ville, sur l'Homme - et qui sommes-nous pour contester une telle poésie ?
Alors oui, le dénouement est quelque peu décevant, quelque peu trop "conte de fées" au sens populaire, pas assez "conte de fées" - j'entends "cruel" - au sens littéral. Mais cette traversée réaliste où l'on lutte pour s'arracher un morceau de cuivre ou pour renégocier un crédit convenable, qui flirte avec la quête surréaliste d'un objet du village immergé ou d'un club de quasi vampires est d'une fascinante poésie.
Bref, je m'excuse de la longueur de mes phrases (je suis dans Proust :) ), mais si vous avez aimé "Drive", vous aimerez "Lost River".