Vice de forme
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le 1 janv. 2014
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Lars von Trier est sans doute l'un des derniers réalisateurs clivant et polémiques à élever la provocation et le cynisme au rang d'art. Empreint d'une volonté de choquer , de déranger , de proposer des expériences uniques et qui défient les codes du cinéma , il est vecteur d'une provocation qui fait tout l'intérêt de son cinéma. Elle est intégrée au film , elle sert le film et apporte avec elle tout une dimension didactique et philosophique trop rare de nos jours. Malheureusement , les auteurs intransigeants sont confrontés encore et toujours au fléau de la censure , ou la mort de l'art.
La folle et poétique histoire du parcours érotique d'une femme, de sa naissance jusqu'à l'âge de 50 ans, racontée par le personnage principal, Joe, qui s'est auto-diagnostiquée nymphomane. Par une froide soirée d’hiver, le vieux et charmant célibataire Seligman découvre Joe dans une ruelle, rouée de coups. Après l'avoir ramenée chez lui, il soigne ses blessures et l’interroge sur sa vie. Seligman écoute intensément Joe lui raconter en huit chapitres successifs le récit de sa vie aux multiples ramifications et facettes, riche en associations et en incidents de parcours.
L'intention de Lars von Trier était , d'abord , de conter l'histoire de cette femme en jonglant entre les époques , les ambiances et les styles , mais aussi de démontrer une thèse sur le rapport entre le sexe et le comportement humain dans toute sa complexité. C'est d'ailleurs avec une grande réussite que le réalisateur nous transporte ainsi dans la vie et les souvenirs de Joe en réalisant une oeuvre somme qui exprime par sa diversité toute la richesse du médium cinématographique. Il passe du théâtre - filmé lors des discussions dans le présent entre Joe et Seligman à un cadre resserré qui nous étouffe lors du segment avec Mme H pour finir avec une sublime gestion du noir - blanc lors du segment sur le père de Joe. En cela , et en plus de parfaitement s'adapter à chaque segment tant au niveau pictural qu'au sensitif , il transforme le récit en une sorte d'odyssée pour le spectateur qui voyage ainsi dans toute la splendeur du médium cinématographique. Pour illustrer les propos des personnages et sa thèse de manière plus globale , le film use d'images d'archives ou de schémas. À tel point que le film peut paraître assez facile et parfois grossier dans sa façon d'amener le côté philosophique et métaphysique du film mais on ne peut donc le taxer d'être élitiste et de ne pas donner dans la clarté de propos. Le film vire souvent dans le second degrés ou le cynisme pour éviter une lourdeur de ton qui serait dommageable. Le film se paye même le luxe d'être drôle à plusieurs occasions et joue de ses propres faiblesses avec rigueur , en ayant la présence d'esprit d'admettre certaines ficelles un peu grosses du scénario. Se dégage du tout une certaine douceur mélancolique malgré ce qu'on peut voir à l'écran et une lancinante poésie axée sur les corps.
L'histoire de Joe permet au réalisateur de traiter du lien complexe entre le sexe et le comportement humain qui peut à la fois rendre cet acte pur et empreint d'une fusion charnelle et le transformer en addiction vide de toute vie. Les rapports qu'entretiennent les gens dans toute leur diversité avec le sexe et ses mécanismes sont ainsi explorés : le film montre des comportements et pratiques qui interrogent sur notre façon de considérer l'acte et ce qu'il représente. Le film brise les barrières invisibles des rapports en société et des faux - semblants pour nous mettre face à notre ambivalence. La sainte image de certains est brisée : comment nier ces pratiques et ce sur quoi se base le monde contemporain , partagé entre un puritanisme extrême et une débauche ayant de désastreuses conséquences. Le fait que Joe s'auto - diagnostique nymphomane et dénonce ses propres tares accentue la puissance des faits qui démontrent au contraire qu'elle n'est pas une mauvaise personne. La société en classant les êtres de deux couleurs , noir et blanc , oublie ainsi toutes les nuances de gris qui constituent chaque être humain. Il n'y a ainsi pas de véritables coupables définis ou du moins qui n'ont jamais désiré l'être. C'est la pratique de mettre les gens dans des cases et de les traiter de marginaux dépravés qui permet aux autres de cacher leurs désirs , hontes et addictions jugées comme ineptes par cette société. D'où l'excellente de nommer la majorité des personnages par une simple lettre ce qui illustre à la fois leur singularité et leur déchirement commun entre pulsions et détachement. Tout le segment autour de S illustre parfaitement cette complexité comportementale. Il est dommage de constater que cette structure narrative devienne un peu redondante et prévisible , surtout quand nous sommes dans les segments faibles du film.
Mais la plus grande force de ce film demeure les performances des acteurs , pièces centrales du film et figures du parcours de Joe. Charlotte Gainsbourg et Stellan Skarsgård sont d'une justesse impressionnante mais aussi légèrement sous - exploités , la palme revenant à une Uma Thurman impressionnante et pourtant si peu présente à l'écran , un Christian Slater percutant et avant tout humain et Jens Albinus incarnation même de cette humanité si fortement nuancée de gris.
Cependant , le véritable problème du film , qui ne lui est pas imputable en plus , est la censure. Censure qui aura rarement été aussi inconsistante et incohérente : même si les raisons , qui sont liées à la distribution du film , sont compréhensibles , pourquoi vouloir une version prétendument " érotique " en coupant énormément si c'est pour laisser des scènes à caractère ouvertement pornographique ? Pourquoi faire ceci uniquement à ce film - là alors que d'autres sortis ces dernières années sont aussi en proie à de vives polémiques ? Pourquoi ne pas s'accorder sur la même classification d'âge pour les deux volets alors qu'ils ne sont qu'un seul et même film ? Le film est ainsi coupé dans sa progression narrative et pâtit d'une fin risible sous forme de cliffhanger raté. Frustrant.
Incontestablement l'un des derniers électrons - libres qui fait évoluer le cinéma , Lars von Trier signe une oeuvre radicale et importante qui souffre de la menace de la censure , qui nuit toujours autant à l'art. Le second volet parviendra - t - il à conclure avec réussite cette histoire d'une femme qui s'auto - diagnostique nymphomane ?
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Créée
le 17 mai 2019
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