Le *Mitterrand* de Michel Winock est une biographie remarquable à plusieurs titres. Par sa plume d'abord : elle est écrite avec beaucoup de talent d'un bout à l'autre. Par sa vision d'ensemble, ensuite : le personnage est rendu avec beaucoup de cohérence, avec quelques constantes : le goût du pouvoir et de sa conquête, plus que du gouvernement ; un curieux mélange de constance (dans l'amitié, dans des goûts esthétiques) et de mutabilité ; un certain manque de vision, compensé par une grande habileté. Au-delà de ces quelques traits d'ensemble, l'ouvrage est aussi très bon dans le détail. Les premiers chapitres éclairent de manière équilibrée la "jeunesse française" du Président, vraiment vichyiste et vraiment résistant, nettement engagé à droite dans les années 1930. La partie consacrée à la IVe République, période injustement oubliée de notre histoire politique, est la plus instructive et la plus surprenante ; elle y montre un jeune Mitterrand, très vite propulsé à de hautes responsabilités (quoique jamais président du Conseil), passant graduellement du centre-droit au centre-gauche. Son parcours d'opposant au gaullisme devenant président-Soleil sous la Ve est mieux connu, mais il est raconté de manière plaisante et pénétrante – notamment lorsqu'il s'agit d'analyser les relations de Mitterrand à la gauche et à son union, un des éléments les plus intéressants de son parcours. On y découvre notamment son engagement très précoce et constant pour l'union de la gauche. Elle témoigne d'une compréhension instinctive des équilibres de la Ve République, sous laquelle l'élection présidentielle impose de rassembler et condamne, au moins pour l'heure, les stratégies de "troisième force", c'est-à-dire d'union au centre. Sont aussi très intéressantes les conséquences de long terme du mitterrandisme. Dépourvu de bagage théorique socialiste ou marxiste, et d'histoire militante à gauche, Mitterrand s'en tient à des idées simples – notamment son attachement aux nationalisations, maintenues alors même que l'union avec les communistes, déterminante en 1974, n'est plus centrale en 1981. De ce socialisme "athéorique", très différent de celui de Rocard, découle l'absence d'évolution doctrinale du PS, toujours vissé aux références d'Épinay (et donc à la nécessité de l'union avec le PCF) malgré une pratique de plus en plus centriste. L'auteur, qui insiste beaucoup sur ce point, nous convainc qu'il n'a jamais été visionnaire, mais qu'il a au contraire su s'adapter à toutes les circonstances, pour rester au cœur d'un jeu politique qu'il a tant aimé – en léguant peut-être à ses successeurs le primat de l'habileté sur la doctrine. Restent néanmoins quelques constantes, dont la plus sympathique est sans doute le libéralisme politique – abolition de la peine de mort, libéralisation des médias, décentralisation... Au terme de la lecture, Mitterrand fascine d'une autre manière que De Gaulle ou Napoléon. Il n'est ni l'homme d'une vocation, Jeanne d'Arc en tank faisant advenir dans le monde le fruit d'une volonté ; ni celui d'un instant, montant le cheval emballé de l'histoire pour s'en faire maître. C'est au contraire une synthèse du "court vingtième siècle", sur les flots tumultueux duquel il a vogue avec adresse. Né en 1916, l'année de Verdun et mort en 1996, au sommet d'une construction européenne qui reste son principal héritage, il en aura vécu toutes les contradictions, en passant par toutes ses idéologies. Mitterrand captive, ensuite, comme produit parfait de nos curieuses démocraties modernes, à la fois populaires, en ce qu'elles reposent toujours sur l'assentiment des masses, et élitistes, dans leur formation d'une petite classe politique, voire dans leur sélection de quelques chefs pour l'exécutif. Il fascine, enfin, comme spécimen exemplaire de ce que nous sommes tous pour les autres ces maisons fermées dans la nuit que décrit Dickens au début de *A Tale of Two Cities* : des énigmes dont le mystère, à jamais irrésolu, disparaît dans la mort. La mort, justement – Mitterrand a longtemps cheminé avec elle. Son médecin lui donnait trois mois en 1981 ; le destin lui a accordé quatorze ans. Il s'éteint sitôt son trône quitté, après un dernier discours de vœux dans lequel il semble déjà saluer les Français depuis l'au-delà.

Venantius
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le 23 janv. 2025

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