Avant toute chose, cette critique va être volontairement longue pour expliquer la note, et expliquer l'intégralité de ma démarche histoire d'être complet et de dissiper des contre indications qui pourront m'être adressé…


Ami libéral, minarchiste, libertaire, anar-cap ou autre, j'ai à cœur d'être le plus rigoureux et sincère possible dans ma démarche. Libre à vous de me croire sincère, je n'ai aucun intérêt ni légitimité à annôner les écrits de Bastiat pour annôner.


Je vais essayer de structurer au maximum donc si vous voulez sauter des passages, c'est faisable sans difficulté. En revanche, écrire cette critique de cette manière est indispensable à mes yeux pour les raisons que j'ai invoqué ci dessus.


Petite mise en contexte : Un ami minarchiste m'a, à plusieurs reprises, incité voire sommé de lire les textes de Bastiat, autant les Harmonies Économiques que les autres textes. Le fait est : je suis un jeune homme simple, mon domaine est les Mathématiques, mes passions vont de la Philosophie (j'ai lu une poignée d'auteurs) à la Boxe, en passant par l'Histoire, la Politique, la Sociologie, la beauté des pieds féminins…

Rien de plus banal, et donc, rien de plus banal que de débattre de temps en temps de diverses sujets, en particulier avec le dit ami.

Admettons le, je suis de sensibilité socialiste, et je prie le lecteur de m'excuser de penser, pêle mêle :

  • que l'antagonisme entre classes sociales est plus que jamais d'actualité,
  • que les idées, de quelconque nature qu'elles puissent être, ne flottent pas et certaines ne se valent pas, voire jamais. Décréter une grande idée par le bout de son nez n'est ni plus ni moins que de la pensée magique, j'en suis bien désolé.
  • que la Liberté en soi n'a que peu de sens, développer ici serait très long donc je conseille à quiconque de lire L’Éthique de Spinoza ou Nouveaux Entendements Humains de Leibniz.
  • que les thèses de Michel Clouscard sur le néolibéralisme sont d'actualité depuis à peu près 50 ans
  • J'ai probablement des lacunes en Économie, bien que les grandes lignes de la macro économie ne me sont pas totalement étrangères…
  • J'ai probablement des biais idéologiques et sociologiques, qu'importe ? Autant jurer bonne foi et assumer en avoir.

Qu'à cela ne tienne, ça n'a pas été le cas dès le début de ma vie. Je ne suis pas de ceux qui se battent tweet contre tweet sur la plateforme d'Elon Musk alors je l'admets sans aucun complexe : j'ai été droitard type Zemmour ou Le Pen, j'ai été un troll UPR pendant un bon moment (jusqu'à ce qu'Asselineau se mette à raconter une montagne de sottises sur le Covid). En revanche j'avoue n'avoir jamais été acquis par la Pensée Libérale.


Mes lectures m'ont fait évoluer. Lire fait dépasser les convictions brutes et autosuffisantes. Lire affine l'esprit critique, lire fait voyager. Surtout quand on se permet le luxe de croiser des auteurs parfois très opposés.


Ce dit ami m'a très souvent renvoyé à Bastiat peu importe le débat, qu'il s'agisse de questions institutionnelles, de questions de droit, de questions d'économie, de questions philosophiques…

Frédéric Bastiat est-il un touche à tout ? Je me demande bien, en tout cas je n'en connais aucun quand bien même je connais des auteurs très reconnus dans leur domaine…


Ma démarche : Je rejoins les lecteurs de Bastiat sur un point : Cet auteur n'est pas du tout édité et peu importe le motif, c'est gênant. J'ai mis la main sur une édition La Bibliothèque Digitale des Harmonies Économiques pour pouvoir le lire et l'annoter comme je veux.

Malheureusement, l'édition était très mal foutue donc je vous recommande le site bastiat.org bien que militant…

Avant de m'y lancer, j'ai pris le temps de prendre la mesure de cet auteur en lisant Ce que l'on voit et ce que l'on ne voit pas, Du Communisme, La Loi, L’État. S'étaler sur ces textes est selon moi inutile, en revanche ils sont intéressants pour caractériser le penseur Frédéric Bastiat.

Faute de notes de mise en contexte, j'ai pris le temps d'annoter (ce que je crois important d'être annoté, expliqué, approfondi) et de porter une attention au texte, dans les grandes lignes comme dans le détail, particulièrement quand il cite un penseur adversaire à lui (il y a beaucoup à dire, rendez vous plus bas).

Je préfère préciser : faire le policier du sophisme ligne par ligne ne m'intéresse pas tellement car en général, ça ne me dérange pas trop qu'un auteur s'adonne à des grandes phrases, des saillies, des approximations dans leurs œuvres pour peu que les explications y sont (là encore, il y a beaucoup à dire, rendez vous plus bas)


Sur l'auteur et sur son œuvre en général : J'ai un premier souci, qui est loin d'être négligeable : De quoi Bastiat est-il le nom ? Il est factuel qu'il a été journaliste, économiste puis homme politique français au XIXe siècle, période de vives tempêtes politiques en France mais plus largement en Europe entière. De quoi Bastiat, auteur des Harmonies Économiques est-il le nom ? C'est là que le bas blesse : D'une page internet à un forum qui parle de lui, il est essayiste, philosophe ou pamphlétaire selon que l'on soit adepte de sa doctrine ou non…


Hélas, mon ami en question me certifiait qu'il était le sauveur de l'humanité face au danger du socialisme, et que les concepts développés dans le texte sont plus que jamais d'actualité, au contraire des thèses de Rousseau, Proudhon ou de Tocqueville…

J'ai entrepris de le prendre comme tel, et ma lecture a été faite au diapason des quelques livres de philosophie politique que j'ai lu et que je connais. Et qu'à cela ne tienne, quel intérêt de lire un pamphlet ou un essai, tout pamphlet ou essai qui puisse être, qui fait fi de l'immense quantité de philosophie politique et morale, antérieure et postérieure à elle même ? Il n'y en a pas.


Sur le projet politique de l'auteur : Cet auteur défend l'idée de l'harmonie des intérêts entre êtres humains, un État minimal qui ne s'occupe que de la Loi et de la Justice (cf La Loi, L'État), et que toute intervention dans l'Économie est à proscrire (cf Ce que l'on voit et ce que l'on ne voit pas, Harmonies Économiques). Corpus d'idées inhérente au principe que la Liberté est non négociable car indissociable de la nature humaine.


Sur le texte en général :

Frédéric Bastiat est clair et concis dans une nette majorité du texte. C'est à mettre à son crédit. En revanche, j'ai noté un nombre assez conséquent de passages où il est assez pompeux pour rien (que l'on me comprenne : je n'ai pas de mal avec les auteurs pompeux, pour peu que les passages pompeux ne mettent pas à mal le texte), des passages où il se répète laborieusement voire des passages où il délire complètement. Le fait est que Bastiat s'autorise de longs passages vagues et auto suffisant, relevant selon moi de pas grand chose si ce n'est de la pensée magique. Qu'importe, le lecteur de Bastiat peut bien s'en faire son avis.


Comme dit précédemment, la Liberté en soi est centre névralgique de la pensée de Bastiat, je cite :

Mais la liberté n'a qu'une forme. Quand on est bien convaincu que chacune des molécules qui composent un liquide porte en elle-même la force d'où résulte le niveau général, on en conclut qu'il n'y a pas de moyen plus simple et plus sûr pour obtenir ce niveau que de ne pas s'en mêler. Tous ceux donc qui adopteront ce point de départ : Les intérêts sont harmoniques, seront aussi d'accord sur la solution pratique du problème social : s'abstenir de contrarier et de déplacer les intérêts.

Frédéric Bastiat est formel : son principe d'Harmonie comme point de départ est réitérable à souhait, qu'il s'agisse d'un liquide, de la Société ou de l'Économie. mon premier problème : Bastiat écrit lui même s'abstenir de disserter (dissertation qui serait par ailleurs très bienvenu dans bien des cas, en plus de celui là). Mon problème en tant que lecteur : une immense quantité de personnes, quels qu'ils soient et d'où qu'ils viennent, sont bien en capacité de décréter un, dix, mille principe(s) mais ce qui différencie le penseur du non-penseur, et sa capacité à développer et pousser ses propres concepts à l'épreuve d'objection qui puisse leur être fait.

Par exemple, pour rester dans l'entre soi libéral : le philosophe anglais John Locke est très consistant sur son idée de Liberté. Dans son Essay, Locke s'applique à définir puis mettre à l'épreuve ce qu'il appelle Liberté. Bastiat lui, part de son idée de Liberté et d'Harmonies des intérêts comme acquises pour s'enorgueillir de réflexions. Démarche étonnante, surtout quand on constate au long du texte qu'il aborde, entre autres : les théories de la Valeur, de la Richesse, le Capital, la Propriété, la Concurrence, les Services Privés et Publics, la Guerre…


Et ça continue : les hommes ont des besoins, besoins qui les dépassent par ailleurs (dans la mesure où il est d'évidence, inconcevable qu'un homme puisse subvenir à tous ses besoins par sa seule et unique capacité) et à ce titre :

Mais nous avons vu aussi qu'il n'est pas un être solitaire; si ses besoins et ses satisfactions, en vertu de la nature de la sensibilité, sont inséparables de son être, il n'en est pas de même de ses efforts qui naissent du principe actif. Ceux-ci sont susceptibles de transmission. En un mot, les hommes travaillent les uns pour les autres

Bastiat abrège les réflexions autour des besoins de manière très surprenante : l'homme a besoin de l'autre homme, ils travailleront bien tous ensemble pour s'organiser tous ensemble, et cette organisation se produira car elle ne peut que se reproduire… N'y a-t-il pas de détails et nuances autrement plus intéressantes à mettre en évidence quand on aborde de telles considérations ? Pour Bastiat non, pas vraiment… ou du moins elles ne sont pas intéressantes car il se contente de les survoler à l'envi…

Démarche encore une fois étonnante. Et puisque aucune explication n'est fournie pour cette démarche, l'on est contraints à admettre la prophétie formulée par Frédéric Bastiat…


Dans une société libre, les hommes échangent pour subvenir à leurs besoins. Les hommes échangent bien des choses, piétiner le détail entre un échange et un autre semble presque hors de propos… sauf pour Bastiat :

Le lecteur voit bien maintenant ce qui constitue la vraie puissance de l'échange. Ce n'est pas, comme dit Condillac, qu'il implique deux gains, parce que chacune des parties contractantes estime plus ce qu'elle reçoit que ce qu'elle donne. Ce n'est pas non plus chacune d'elle cède du superflu que ceci, je ne ferai que cela, et nous partagerons, il y a meilleur emploi du travail, des facultés, des agents naturels, des capitaux, et, par conséquent, il n'y a plus à partager. À plus forte raison si trois, dix, cent, mille, plusieurs millions d'hommes entrent dans l'association.

Là encore l'on ne demande qu'à croire, le problème étant que peu importe l'on va loin dans le texte, l'on peut se contenter d'aller croire Bastiat et rien d'autre.


Visiblement, Frédéric Bastiat flotte au dessus des penseurs contemporains, en tout cas il ne se garde pas de l'affirmer, en parlant des penseurs socialistes de son époque au début du texte :

Chacun d'eux relève tout son amour pour la société qu'il a rêvé; mais, quant à celle où il nous a été donné de vivre, elle ne saurait d'écrouler trop tôt à leur gré, afin que sur ses débris s'élève la Jérusalem nouvelle
Les économistes observent l'homme, les lois de son organisation et les rapports sociaux qui résultent de ces lois. Les Socialistes imaginent une société de fantaisie et ensuite un cœur humain assorti à cette société.
Quelle est donc la tactique des Socialistes ? C'est de ramasser dans les écrits des Économistes quelques observations mal faites, d'en exprimer toutes les conséquences et de montrer qu'elles sont désastreuses

À ce stade, je suis, croyez le ou non, plus enjoué qu'irrité de l'audace de l'auteur. Je ne peux qu'attendre qu'il ébranle mes convictions et je ne peux qu'en être heureux et ça tombe bien, j'ai personnellement aimé chaque moment où mes convictions, même les plus profondes, ont été ébranlées.

Pour autant, les penseurs du XIXe siècle, quels qu'ils soient, sont inévitablement critiquables à souhait pour la simple et bonne raison qu'à peu près 200 ans de progrès en Psychologie, Sociologie, Histoire, Politiques nous sépare d'eux.


J'ai jadis lu Jean Jacques Rousseau, il paraît que Frédéric Bastiat aussi :

Si, au contraire, la société est une invention humaine, si les hommes ne sont que de la matière inerte, auxquels un grand génie, comme dit Rousseau, doit donner le sentiment et la volonté, le mouvement et la vie, alors qu'il n'y a pas d'économie politique.
Rousseau suppose qu'il a été un temps où les hommes n'avaient ni droits ni devoirs ni relations ni affections ni langage et c'est alors, selon lui, qu'ils étaient heureux et parfaits

Dans le Discours sur les fondements et l'origine de l'inégalité parmi les hommes, Rousseau mobilise l'état de nature de l'Homme comme hypothèse théorique au service de sa reflexion sur la société, et non comme réalité historique, ou même comme pétition de projet politique. Rousseau souligne leur simplicité, qu'il suggère de mettre au diapason de toute réflexion sur la société organisée. Un problème évident survient en tant que lecteur : comment donner du crédit à la réflexion globale de Bastiat quand il vise à côté en parlant de Jean Jacques Rousseau ?

Dans ma modeste vie, j'avoue avoir coutume de suspendre toute attention aux propos d'un(e) écrivain(e) / personnalité(e) politique / influenceur(euse) politique / journaliste dès lors qu'il ou elle s'autorise une contre vérité. Le fait est qu'il est très facile de s'étaler sur 600, 800, 1000, 1500 pages pour peu que l'on prend soin à mobiliser nos idées les plus joliment dites, contre balancées par les stupidités les plus grossières. Au bout d'un tel travail, l'on s'est convaincu soi plus qu'autrui, ça vaut ce que ça vaut.


Je n'ai pas lu Chateaubriand, en tout cas pas encore. Au moment où Bastiat écrit :

dans la pensée de Chateaubriand, civilisation signifie progrès matériel, accroissement de population, de richesses, de bien être, de développement d’intelligence, d’accroissement des sciences” et poursuit en disant “ces progrès impliquent une rétrogradation correspondante du sens moral”

je m'empresse d'aller vérifier ce que dit réellement Chateaubriand, et là encore, l'on se rend compte que Chateaubriand n'affirme en aucun cas que progrès matériel est corrélé négativement au progrès moral. Il défend plutôt l'idée que le progrès matériel n'est pas nécessairement corrélé à un progrès moral.


Tout au long du texte, Bastiat est coutumier de saillies aux socialistes sur ce sujet précis :

Les socialistes disent : les grandes lois providentielles précipitent la société vers le mal; il faut les abolir et en choisir d'autres dans notre inépuisable arsenal

et visiblement, l'auteur croit que sa société Harmonique par nature, fort de ses échanges, transferts de capitaux, capitaux eux même quantifiées par l'argent est bonne par nature. Dans le monde de Bastiat, les hommes travaillent, tirent leur intérêt de toute réalité économique, que les Riches finiront bien par rendre leurs richesses utiles…

Bien sûr, l'ensemble des théories de Bastiat est nettement plus fourni mais n'est selon moi, au risque de me répéter, pas assez mis à l'épreuve.

Bastiat décrète que son sens moral est supérieur, Bastiat décrète que les socialistes ont un sens moral bien inférieur.


Pour conclure : le doux rêve promis par mon pote, et surtout par ce que Bastiat écrit lui même dans à la jeunesse française (tout premier chapitre du livre) repose à priori sur une pensée magique. Il reste quand même relativement intéressant de se pencher sur le texte d'un auteur libéral qui a entrepris de décrire son Projet Politique dans une forme la plus complète possible. Malheureusement, je comprends pourquoi il n'a pas eu tant d'écho que ça. Il est un minimum bien écrit mais n'avait, déjà à l'époque, que peu de chance de recevoir plus d'écho que ce qu'il a eu du fait de sa faible consistance.

Un libéral honnête intellectuellement me sommerais d'aller consulter les thèses d'économistes et philosophes libéraux autrement plus consistants et c'est ce que je vais faire. Maintenant, je reste convaincu que s'arrêter à l’œuvre de Bastiat comme étant la panacée de la pensée est franchement fortuit.


Il n'y a rien de mieux que de croiser les auteurs pour affiner sa pensée et ses convictions et j'invite en toute modestie, toute personne passant par là à s'intéresser de bonne foi aux ouvrages de philosophie morale, philosophie politique, économie, de tout bord pour peu que le succès qu'il a engendré est justifiée au consensus des spécialistes du domaine.

AbdoulFalite
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le 22 déc. 2024

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