Dans tous les sens
Pratiquant la sociologie du travail sauvage, je distingue boulots de merde et boulots de connard. J’ai tâché de mener ma jeunesse de façon à éviter les uns et les autres. J’applique l’expression...
Par
le 1 oct. 2017
31 j'aime
8
Sous-titré « roman statique », Métaphysique de l’apéritif semble davantage « une sorte de rêverie, disons, entre récit, poème et essai » (p. 15), une méditation vouvoyée. Dirai-je que le fil rouge en est le verre de rouge – ou d’autre chose – pris en terrasse « entre chien et loup » (p. 14) ? De fait, l’apéritif se marie bien avec la littérature : « le moment est venu de vous octroyer une heure d’éternité, une tranche de temps suspendu synonyme de liberté » (p. 9-10) – même s’il faut plus d’une heure pour savourer ces quelque cent vingt pages, pour des gens comme Stéphan Lévy-Kuentz et moi le temps de l’apéritif et celui de la littérature sont le même – « certains disent que c’est l’âge » (p. 105)…
Malgré les apparences, Métaphysique de l’apéritif se trouve évidemment très loin de la douceur sirupeuse qui enrobe les pages dites psycho de la presse dite féminine (« On prend le temps de faire un break », « On lâche prise sans se sentir coupable », etc.). Ce n’est pas non plus une évocation des plaisirs minuscules à la Philippe Delerm. S’il fallait trouver un point de comparaison, ce serait du côté de l’Histoire de la littérature récente d’Olivier Cadiot. « Vous avez bu, c’est certain, et vous riez avec vous-même. Avec une certaine dignité, forcément, vous n’êtes pas n’importe qui. Vous êtes un farceur » (p. 91-92).
Tout au long des dix-huit chapitres qui se succèdent, on approche souvent de la prose poétique : « Dans un exil mythologique aux environs de soi, vous visitez un arrière-pays où, gorgée après gorgée, les mots retournent à l’indéchiffrable. Et tous les silences ne disent pas la même chose » (p. 57). C’est que la question du style est évidemment au centre d’un texte qui, tout sérieux qu’il soit, ne se prend pas au sérieux (« Dans la miche, elle, où est le bec ? », p. 87, merci…).
À partir du moment où « l’apéritif est […] ce purgatoire entre le jour et le soir, entre le soir et la mort, un maquis cérébral où rien n’existe tout à fait, où ce qui est prononcé n’est jamais entièrement avoué ni vraiment démenti » (p. 29), le ton était donné : celui de l’introspection, des formules ramassées qui, toutes synthétiques qu’elles soient, marquent l’incapacité du langage à refléter exhaustivement le réel. Mais ceci n’est pas un constat d’échec : Métaphysique de l’apéritif élabore un désabusement sans déception, évoque une normalité sans régularité – ou une anormalité sans irrégularité… « Vous êtes extrêmement calme et badin. / Aucune amertume, juste une brassée de bruyère plongée dans une fontaine » (p. 81).
Jusqu’à la chute. Qui n’est préparée qu’une trentaine de pages avant la fin (« Non, pas assez d’action », p. 95), et pourtant d’une logique et d’une cohérence terribles.
Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur.
Créée
le 16 mai 2019
Critique lue 374 fois
6 j'aime
3 commentaires
Du même critique
Pratiquant la sociologie du travail sauvage, je distingue boulots de merde et boulots de connard. J’ai tâché de mener ma jeunesse de façon à éviter les uns et les autres. J’applique l’expression...
Par
le 1 oct. 2017
31 j'aime
8
Pour ceux qui ne se seraient pas encore dit que les films et les albums de Riad Sattouf déclinent une seule et même œuvre sous différentes formes, ce premier volume du Jeune Acteur fait le lien de...
Par
le 12 nov. 2021
21 j'aime
Ce livre a ruiné l’image que je me faisais de son auteur. Sur la foi des gionophiles – voire gionolâtres – que j’avais précédemment rencontrées, je m’attendais à lire une sorte d’ode à la terre de...
Par
le 4 avr. 2018
21 j'aime