Elle n’éprouvait plus envers son mari que la répulsion du bon nageur à l’égard du noyé qui s’accroche à lui et dont il se débarrasse pour ne pas couler.
Oui ce livre est une petite merveille de 1000 pages. Or, ce pourquoi il est autant devenu un classique, mis à part le style d'écriture de Tolstoï, n'est pas la raison pour laquelle je l'ai autant adoré.
Anna Karénine, c'est un roman sur une femme qui fait fit des convenances sociales, sacrifiant tout ce qu'elle possède pour ne pas se mentir à elle-même. Mais le monde est cruelle avec ces créatures rares de l'époque qui osent avoir des sentiments, des besoins et des envies, car son tourment n'aura de cesse de lui tenir compagnie.
Féministe que je suis, ce n'est pourtant pas le pan de l'histoire qui m'a le plus touché. Un peu à l'image d'une Emma Bovary quelques années auparavant ou d'une Brigitte Bardot plus récemment, Anna est dépeinte par un homme qui tout en racontant cette volonté d'émancipation la fera passer quelque peu pour une écervelée égoïste, oubliant son rôle d'épouse, de mère. L'opposition femme et mère semble avoir la vie dure. Son indépendance sera au prix de la honte et d'humiliations constantes, rien de surprenant malheureusement en ces temps-là. C'est donc un sujet et un personnage moderne pour l'époque à qui on donne la parole, mais qui souffre du prisme de création d'un homme de son époque.
Heureusement, Anna Karénine est une fresque et Anna n'est pas la seule à laquelle on s'intéresse. Arrive ainsi le personnage qui m'a le plus passionné lors de ma lecture: Lévine. Tout comme notre héroïne, Lévine existe au travers de sa vie sentimentale qui est socialement beaucoup plus acceptée et qui in fine souffrira moins de ses choix. Il me semble pouvoir avancer sans trop de risque que l'un des intérêts de cette fresque est la mise en opposition de trois couples, dont celui qui s'ancre le plus dans les normes sociales récolte un bonheur plus pur et durable.
Revenons en à Lévine. Il est l'homme travailleur de Russie. Contrairement aux autres protagonistes masculins issus du milieu noble urbain, Lévine se construit dans le travail de la terre et aux côtés des paysans. Au travers de lui, on accède à un panorama de ce qu'est la vie rurale du pays de l'époque et son fonctionnement politique parodique. Il demeure le personnage bien pensant du roman, mais je trouve son regard dénoué de fantaisie essentiel pour l'équilibre de ce roman. Par ailleurs, il est l'incarnation du regard de Tolstoï, portant un jugement critique sur la noblesse russe et la religion.
La tentation peut être grande face à la longueur de ce roman, mais je vous en supplie, croyez en vous et ne vous tournez pas vers une édition abrégée. Vous passeriez à côté de cette peinture de la Russie empreinte de l'esprit critique de l'auteur, et peut-être de la vie de Lévine qui passera certainement à la trappe dans une telle configuration. Son histoire n'est certes pas aussi romanesque que celle d'Anna et Vronski mais bien plus riche. Le rythme du livre et la finesse de l'écriture de Tolstoï sauront vous tenir en haleine tout du long.
Bonne lecture !