Peggy Sastre est définitivement plus convaincante dans ses manifestes que dans ses essais. Pourquoi ? Parce que paradoxalement, et malgré ses vélléités pacifistes, elle a l'art de jouer des poings et la volonté manifeste de percuter son lecteur. Elle sait le faire, à n'en pas douter, mais les droites dans la mâchoire sont toujours plus efficaces en 120 pages concises qu'en 300 pages ayant vocation à décortiquer un concept.


Ce talent pour le livre-coup de poing se confirme avec ce dernier ouvrage paru il y a quelques jours : Sastre commence par y décrire ce qui s'est brisé en elle depuis le 7 octobre 2023, à savoir sa croyance en une société meilleure, plus pacifiée, attachée aux valeurs libérales et au respect de la vie d'autrui. Le problème, explique-t-elle, ce n'est pas seulement qu'un pays porteur de ces valeurs (Israël) ait été attaqué par un groupe obscurantiste aux visées génocidaires (le Hamas), ni que ce même Hamas ait massacré des familles innocentes et de jeunes pacifistes, violé des femmes et appelé leur mère en se vantant d'avoir tué dix Juifs ; le problème, c'est que des Occidentaux nourris à des valeurs a priori antinomiques à celles du Hamas en viennent à le soutenir et à jeter automatiquement l'opprobre sur Israël (parfois le jour même de l'attaque, alors que la riposte d’Israël sur Gaza n'avait même pas encore commencé). Comme si, dans les pays progressistes, on était fatigué des concepts libéraux ayant forgé notre civilisation actuelle ; comme si on éprouvait une certaine nostalgie de l'obscurantisme (sur fond d'antisémitisme plus ou moins bien maquillé en antisionisme). Ce conflit a révéillé en nous tous de sombres instincts, et l'auteure elle-même est entrée dans une rage folle, une rage de survie, après avoir vu les vidéos d'israéliens assassinés : « c'est eux ou moi », a-t-elle pensé à propos des hommes du Hamas. Aussi, pour exorciser cette colère autant que pour manifester sa volonté de sauvegarder les principes libéraux et progressistes qui gouvernent aujourd'hui l'Occident, elle a écrit ce livre, qui rassemble en sept chapitres "tout ce qu'elle veut sauver."


Pour qui connaît déjà la pensée de Sastre, le livre sera un rendez-vous en terre connue, l'auteure y présentant les idées et sujets sur lesquels elle prend position depuis des années (plusieurs passages sont, d'ailleurs, recyclés à partir d'articles antérieurs publiés dans diverses revues). Laïcité, libéralisme, féminisme, Shoah, les thèmes déjà croisés sous sa plume s'entrechoquent encore et encore, de façon assez décousue. C'est l'une des faiblesses de l'ouvrage : il part un peu dans tous les sens et il est difficile de lui trouver une véritable ligne directrice (le 7 octobre et ses suites n'étant finalement que des prétextes pour aborder d'autres sujets). Cela donne l'impression d'un bouquin un peu fourre-tout, écrit trop à la va-vite, sans beaucoup de cohérence. Et ceux qui la connaissent trouveront que Sastre se répète beaucoup. Toutefois, la lecture peut s'avérer convaincante. Premièrement parce que c'est toujours aussi bien écrit : l'auteure a un véritable talent littéraire qui rend la lecture fluide et nous embarque très facilement. Ensuite, l'érudition de Sastre et la solidité de ses références (parfois un peu trop présentes, tout de même) entraînent le livre sur une multiplicité de réflexions intéressantes et donnent envie d'approfondir la réflexion amorcée en allant lire les auteurs qu'elle cite (ce qui est peut-être aussi le but recherché). Enfin, et c'est le principal, certains passages sonnent très juste, non seulement pour les deux raisons susmentionnées, mais aussi parce qu'ils reflètent une vérité. Comme les autres bouquins de l'auteure, Ce que je veux sauver possède son lot de phrases marquantes qui restent en tête après la lecture et donnent à réfléchir. Malgré ses défauts, le livre remplit donc sa mission.


Le problème c'est que, face à un bain de sang, trop d'humains ont cette fâcheuse tendance de se croire devant une remise dans le droit chemin en accéléré. De vouloir décrypter dans le massacre comme la soupe primitive d'un grand bond en avant. Les esprits les plus superstitieux recyclent la mythologie des purges, châtiments et nouveaux départs - Sodome noyée sous le feu et le soufre à cause de la mauvaise vie de ses habitants, à deux doigts de violer les anges venus annoncer à Lot la mauvaise vie de sa cité. Mais ce n'est qu'une histoire à dormir debout. Contrairement à ce que pouvait penser Descartes, la chose la mieux partagée au monde n'est pas le bon sens, mais l'envie de pourrir la vie d'autrui. Voilà d'ailleurs l'une des caractéristiques les plus affligeantes de notre espèce : le fait que, pour faire passer la pilule de ses désirs de nuisance, rien ne vaut leur enrobage dans un dessein bienveillant. Le fameux "bon sens de l'histoire." (...) Mis à part quelques rares psychopathes, personne ne va emmerder son voisin pour le plaisir ou la beauté du geste, mais tout le monde sera persuadé de le remettre dans le droit chemin (si ce n'est directement pour son bien, au moins pour celui du voisinage). C'est par un tel processus de "justification morale" conceptualisée par le psychologue Albert Bendura, qu'une volonté de destruction, radicalement brutale, instinctive et crue, se transforme en phénomène individuellement et socialement acceptable, si ce n'est légitime. Et plus les causes qu'on s'imagine servir sont grandioses, plus nombreux et durs sont les coups permis, l'ineptie des premières galvanisant la férocité des seconds. (...) Le hic, c'est que se croire armé des meilleures intentions du monde est le meilleur moyen d'occulter le mal que nécessitera leur concrétisation. "Le problème de l'utopie, écrivait le journaliste et essayiste Peter Hitchens, c'est que l'atteindre exige de traverser une mer de sang sans jamais toucher l'autre rive. »
DanyB
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le 19 oct. 2024

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Dany Selwyn

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