Le coeur et ses raisons
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le 10 juil. 2017
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Je n'ai pas pu m'empêcher, à la lecture de ce formidable roman, de penser à ce philosophe du XIXème siècle Charles Fourier qui a théorisé de manière assez brillante l'infidélité en tant que nouveau paradigme du couple idéal. Ainsi, deux personnes s'unissant par le lien du mariage, lien nécessaire pour créer une cellule fondamentale essentielle à la vie en société, lien de solidarité aussi bien psychologique que financier, vivent de manière commune dans un foyer dans une relation dite du "pilier". Cependant, afin que cette union soit pérenne, le couple pourra dans le secret entretenir des relations charnelles éphémères, des passions courtes et des idylles passagères avec d'autres personnes : Charles Fourier parle alors de relations "papillonnantes". Finalement, le roman Climats d'André Maurois est une plongée dans l'enfer du couple du début du XXème siècle, partagé entre la tradition catholique très forte, et en même temps le vent de libération depuis la légalisation du divorce. Mieux encore, André Maurois touche avec une rare sensibilité, dirais-je même une certaine subtilité, la complexité des rapports d'attractions et de répulsions dans le couple, le thème de la jalousie, de la cruauté aussi et des faux-semblants. Ce n'est pas seulement l'hypocrisie des rapports conjugaux, mais aussi les étapes de la passion amoureuse qui sont réellement auscultées : le livre est donc composé en deux parties, la première est consacrée à la vie amoureuse de Philippe, et la deuxième d'Isabelle sa dernière épouse. Si le premier ne parvient pas à se défaire du souvenir de la femme idéalisée qu'il a eu en première épouse, Odile, qui l'avait outrageusement trompé et dont il recherche la cruauté chez les femmes qu'il aime, la deuxième tente de fermer les yeux sur les infidélités de Philippe, non sans jalousie ni mélancolie. Entre l'instabilité fidèle de l'un, et la fidélité jalouse de l'autre, le lecteur se plaît à vivre, et à réfléchir sur le thème du couple, dans une expérience littéraire extrêmement intéressante.
Le roman, malgré sa relative ancienneté, touche assez juste. D'abord, il brosse les traits intéressants d'un homme exigeant, idéaliste, presque cynique et quelque part méchant, qui depuis sa plus tendre enfance a mis au point l'archétype d'une femme parfaite, presque tyrannique. Ainsi, quand il rencontre cette drôle de femme, Odile, menteuse, infidèle et manipulatrice, qu'il trouve à la fois fragile et terrible pour lui, il ne peut qu'être fasciné et piétiné par elle. Il y a quelque chose d'infiniment tragique dans cette relation qui, sans en défleurer l'issue, émeut particulièrement à travers le point de vue du protagoniste principal. Le deuxième thème important est également celui de la séduction dans le couple, reposant sur une idée qui est cette dernière : plus une personne montre ses sentiments, plus elle est insignifiante. En revanche, si cette dernière se montre mystérieuse et cachottière, elle en devient infiniment désirable. Cette théorie sur le désir est presque ridicule par sa banalité, mais le roman parvient à défendre ce point de vue de manière admirable. André Maurois, par sa clairvoyance, ne tombe pas dans l'écueil des romans Arlequin, même si parfois, il peut effleurer la misogynie et une certaine caricature parisienne et urbaine des rapports amoureux. Puisque le roman est le terrain de l'ambiguïté, il est également difficile de cerner la réalité du point de vue réel de l'auteur : fait-il l'apologie de la fidélité? Fait-il l'apologie d'un amour à la Fourier, hypocrite et pourtant puissant? Est-ce un roman réaliste ou réactionnaire? Un roman conservateur ou révolutionnaire? Ou est-ce tout simplement un roman tenant du réel? Là est la grande question.
Le style est épuré, c'est-à-dire qu'il n'est pas empli de fioritures, d'effets de manche ou de quelconques prétentions, pourtant si répandues dans les œuvres des membres de l'Académie Française. Ainsi, il est très facile pour le lecteur d'entrer dans le roman, d'autant plus que la simplicité rejoint la pertinence. Difficile de ne pas citer Beaumarchais : ce qui se conçoit bien s'énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément. La structure narrative est très bien maîtrisée, très organisée, très structurée. Parfois, dans ce roman si cartésien par sa forme et sa technique, la poésie surgit tout à coup, et certains moments de grâce confinent au chef d'oeuvre. André Maurois est donc un styliste efficace et sensible, qui réussit à faire tenir ses personnages de manière cohérente, parfois un peu trop, tout le long de la trame romanesque qui ne touche jamais à l'exubérance. De nombreuses références font office de cailloux dans le Petit Poucet, comme les romans lus dans la jeunesse de Philippe, les lieux comme Paris et Gandumas et certains personnages repères comme Tante Cora. Le roman est donc résolument un roman de personnages, tant parfois la description des lieux laisse à désirer par sa trop grande absence. Quoiqu'il en soit, Climats est un charmant roman sans prétentions, qui, même avec quelques naïvetés, touche à des réalités sociétales, qui nous semblent aujourd'hui encore si obsessionnels.
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le 12 juin 2018
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