De profundis
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De profundis

livre de Oscar Wilde (1905)

Wilde, face à l’absurdité et à l’injustice

De profundis :


Sans connaître la biographie de Wilde, je m’attendais à une lettre d’amour et à un éloge de l’homosexualité mais, à ma première entrée dans l’oeuvre (quand même les 70 premières pages !!), j’y ai plus trouvé davantage un sentiment de voyeurisme ou du moins un sentiment de malaise : en effet, tout le début, presque la moitié pour dire vrai, relève de récriminations très intimes et précises à l’encontre d’Alfred Douglas que ce soit sur son mode de vie, sa personnalité, en passant par son intellect et sa façon d’être. En fait, on entrevoit de façon assez claire une relation qui, malgré les propos de Wilde, était excessivement nocive pour et par l’un comme pour l’autre.


En moins de trois ans, tu m'as entièrement ruiné à tous les points de vue. Pour mon propre bien, il ne me restait rien d'autre à faire que t'aimer. Si je me laissais aller à te haïr, je savais que, dans l'aride désert de l'existence qu'il m'a fallu traverser et que je traverse encore, chaque rocher perdrait son ombre, chaque palmier se flétrirait, chaque puits serait empoisonné à sa source.

Toutefois, les soixante-dix premières pages vraiment inutiles passées – et uniquement adressées à Douglas ou, en tous cas, on aurait aimé que ce le soit – on arrive à une réelle réflexion sur la détention, la morale et sur la vie, et c’est super bien, on voit enfin le génie de Wilde (qui le savait très bien visiblement) où le renversement – voire l’inversion – des valeurs règne jusqu’à créer un ordre nouveau : c’est là qu’on voit l’artiste et l’idéaliste qu’était Wilde.


La foi que d’autres donnent à ce qui est invisible, je le donne à ce que l’on peut toucher et regarder. Mes dieux habitent des temples édifiés par la main de l’homme et c’est dans le cercle de l’expérience positive que ma foi devient parachevée, complète, peut-être trop complète car, leur ciel sur cette terre, j’y ai trouvé non seulement la beauté du ciel, mais aussi l’horreur de l’enfer.

En réalité, Wilde, en dernier recours face à l’injustice – nous ne sommes jamais punis pour nos vraies fautes dans le fonctionnement social – et à l’absurdité de sa condition, et même de la condition des autres prisonniers dont il se fait le défenseur, souhaite les « transformer en une épreuve spirituelle ». Là est le tragique selon moi, là on le trouve un peu sympathique – bien que, je le conçois, nous n’avons pas toujours à trouver les personnages sympathiques, bien au contraire, pour les apprécier.



Il y a tout un passage sur Jésus qui m’a beaucoup intéressée, la réappropriation artistique de la figure christique :


Mais toute la vie du Christ est le plus merveilleux des poèmes. Pour « la pitié et la terreur » il n’est rien qui s’en approche dans tout le cycle de la tragédie grecque. La pureté absolue du protagoniste élève tout le plan de sa vie à la hauteur de l’art romantique, dont les souffrances de Thèbes et de la lignée de Pélops sont exclues par leur horreur même, et montre combien Aristote avait tort de prétendre, dans son traité sur l’art dramatique, qu’il serait impossible de supporter le spectacle d’un être irréprochable dans la douleur.

J’ai adoré aussi qu’il oppose l’être désincarné, pétrie d’opinions qui ne sont pas siennes, et l’être individualiste, celui ou celle qui pense par lui ou elle-même ; j’ai adoré la vision du monde présentée, le fonctionnement cérébral, la question de la vérité, l’imagination comme lumière sur la vie, etc. La fin de ce mouvement beaucoup plus intellectuel débouche sur des certitudes et des résolutions pour sa sortie de prison : si on s’intéresse à sa biographie, on constate avec un petit pincement au cœur que la passion aura dépassé et la raison, et l’art. C’est un rappel que notre vie et nos choix ne sont pas ni progressistes ni linéaires.


Cependant, que ne fut pas ma détresse lorsque les 30 dernières pages se sont retrouvées à ENCORE faire des récriminations. Bref, tout ça pour dire que Wilde philosophe est dix fois meilleur que le Wilde de l’intimité, le Wilde autobiographique : toutes ces raisons en font un livre tantôt inintéressant, tantôt génial font de ces derniers textes de Wilde des œuvres très inégales en termes de qualité littéraire et intellectuelle.

La Ballade de la geôle de Reading :


Comme le titre l’indique, c'est un poème inspiré de l’expérience de la prison de Wilde. C’est son chant du cygne comme il le dit très clairement dans ses lettres à ses amis. Le poème tourne autour de la figure du condamné à mort, il est même dédié à un homme pendu par l’état pour avoir égorgé sa femme infidèle. Dès le début, il réhabilite la figure du criminel – j’avoue que la nature du crime, un féminicide, me laisse quand même un peu mal à l’aise mais je comprends l’idée. Il fait du criminel et de la faute un élément constitutif de l’humain – ne sommes-nous pas tous, et particulièrement toutes, descendant.es d’Adam et, particulièrement d’Eve ? Le vrai problème, ou du moins une des caractéristiques qui se ressent à la lecture, est que dans ce poème en six mouvements, on voit le tiraillement entre le désir de rendre compte de son expérience, donc une dimension réaliste et autobiographique, et le désir de créer quelque chose d’autre, de la création désincarnée et désintéressée notamment via beaucoup d’intertextualité.


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