Si Alice s'était métamorphosée à beaucoup d'égards, l'essence même de sa personnalité demeurait intacte. Elle était toujours là, enfouie dans les tréfonds de son âme, dont la profondeur abyssale réduisait les espaces infinis séparant les étoiles à la dimension d'une flaque qu'on franchit d'une seule enjambée.
Sam franchit la porte de la timonerie pour aller se poster sur la passerelle qui en faisait le tour. La brise était fraîche, mais pas encore froide. Il en sentit les doigts jouer dans ses cheveux broussailleux. Ainsi planté sur le pont, il avait l'impression d'être une extension vivante, un organe du navire. Celui-ci filait bon train en barattant l'onde de ses roues à aubes, pavillon haut ; semblable à la fois à un tigre indomptable, à un énorme cachalot aux formes élancées et à une femme splendide, il tenait gaillardement sa route contre le courant, cap sur l'Axis mundi, le nombril du monde, la tour des brumes. Sam sentit des racines sourdre de ses pieds, envahir la coque du navire, s'en détacher pour plonger dans les profondeurs ténébreuses du Fleuve, effleurer les monstres qui les hantaient, s'enfoncer de cinq mille mètres dans la fange, s'y multiplier, proliférer, germer à la vitesse de la pensée, engendrer des vrilles qui jaillissaient du sol, perçaient comme des poignards la chair de tous les êtres humains présents sur ce monde, montaient jusqu'aux toits des huttes, y infiltraient leurs spirales, s'élançaient comme des flèches vers le ciel, sillonnaient l'espace de leurs pousses qui se refermaient sur toutes les planètes où se trouvaient des êtres vivants et conscients, les pénétraient à leur tour, puis lançaient des tentacules exploratoires vers le noir dépourvu de matière, où seul Dieu existait.
En ce moment précis, si Sam Clemens ne se confondit par avec l'univers, il en fut bien près. Et pendant un instant, il crut en Dieu.
Se battre à l'épée ou au fleuret équivalait à essayer de passer le bout d'un fil dans le chas d'une aiguille en mouvement. La pointe de l'arme de l'attaquant était le bout du fil, le défenseur le chas de l'aiguille. Le chas devait être le plus étroit possible, et en l'occurrence il l'était. Mais une seconde plus tard, ou en moins de temps encore, le bout du fil se transformait en chas, le défenseur en attaquant. Deux grands maîtres ne se présentaient mutuellement que de minuscules ouvertures, qui se fermaient et se rouvraient instantanément tandis que la pointe de leur arme se déplaçait en décrivant de petits cercles.
Traduction par Charles Canet.