Il est un drame cyclique au sein duquel se complaisent curieusement les adaptations cinématographiques et sérielles d'univers de fantasy. Les Chroniques de Narnia, Eragon, The Witcher, La Roue du Temps, ou encore les infernales, malveillantes et baveuses Chroniques de Shannara sont toutes autant de ponctuelles tentatives émaillées dans le temps, qui auront les unes après les autres échoué à pleinement convaincre (à différents niveaux d'exaspération). Que la raison avancée soit pécunière, logistique, artistique ou la prétendue impossibilité de rendre honneur au matériau de base, le cœur du problème n'est à mon sens pas bien différent des projets boiteux plus terre à terre : les personnages, le script et l'univers.
Malheureusement, Shadow and Bones vient à son tour rejoindre la liste de ces maladroites entreprises. Non pas que la série soit un échec sur toute la ligne : sa réalisation, bien que très oubliables, nous épargne les fautes de goût kitsch de ses ainées en se parant d'une sobriété acceptable. Le jeune casting britannique parvient plus ou moins à se fabriquer un semblant de cohésion et de charisme, même si on se retrouve encore devant une tripotée de simili-mannequins (certains ont des gueules quand même intéressantes, à l'image de Freddy Carter, et ça fait toujours plaisir de retrouver Luke Pasqualino de Skins dans un petit rôle surprise). Les costumes et les effets spéciaux ne sont pas en reste, notamment pour les séquences dans le Fold, et l'inspiration scandinave est une idée qui ne manque pas d'intérêt.
Seulement, ça n'est qu'une idée. Car cet univers, eh bien il ne vit pas vraiment. Toute proprette qu'elle soit, la photographie nous rappelle dans chaque décor l'ancrage de cette série dans notre réalité plutôt que dans la sienne. Les environnements sont peu nombreux et se résument essentiellement à des ruines dans la campagne, des grandes maisons du XVIIIème louées pour le week-end, des forêts filmées de nuit pour se parer d'un semblant de mysticisme et une tripotée de petites pièces et de tentes surmaquillées en lumière volumétrique. Tenter de faire croire à son univers devant des limites de moyens évidentes est un défi vieux comme le cinéma, mais Shadow and Bones ne semble pas avancer la moindre idée, la moindre tentative originale ou farfelue pour se parer d'un semblant d'identité. Un coup classique des univers fictifs : On ne comprend jamais vraiment où se situent les personnages dans le monde. La seule chose clairement signifiée est la frontière entre l'ouest et l'est délimitée par le Fold, mais les détails ne vont malheureusement pas plus loin, ce qui entrave cruellement la tangibilité du périple de certains personnages. (Games of Thrones avait brillamment résolu le problème en nous actualisant sa carte du monde à chaque début d'épisode)
Les personnages et l'intrigue souffrent également des problèmes habituels : Très nombreux et sur le papier plutôt prometteurs, leur développement est réduit à peau de chagrin et la première impression que l'on a d'eux ne nous laisse pas la moindre surprise en fin de saison. L'enthousiasme enfantin devant l'introduction d'un trio d'anti-héros dans le seul décor urbain pourvu d'un peu de cachet laisse par exemple vite place à une morne résignation devant le caractère caricatural de ces trois archétypes de classes sorties d'un RPG acheté hâtivement à -90% lors d'une promo Steam.
Les dialogues ne font rien pour rattraper le classicisme général de l'affaire, leur déroulé à coup d'échange de petits traits d'esprits si américains est tellement machinal qu'il parvient surtout à agacer. Une sous-intrigue romantique entre deux personnages parfaitement déconnectés des autres en devient carrément atterrante, j'en venais à espérer un twist à chaque nouvelle scène pour me punir d'avoir été si crédule devant la niaiserie confondante de leur parcours.
J'ai peu être l'air un peu aigri devant cet empilement de griefs, mais je lui ai quand même mis au dessus de la moyenne. Le côté douillet mais relativement carré du format a sans doute eu raison de mon petit cœur tout sec. Shadow and Bones "fonctionne" au sein des ambitions visuelles et scénaristiques très paresseuses qu'elle s'est fixée. On va dire que c'est pas si mal, en attendant la conclusion d'un His Dark Material tout de même plus léché.