L’arrivée de Sun Ra sur le label Italien n’est pas vraiment une surprise, Black Saint s’est entièrement ouvert aux musiques les plus expérimentales, les plus audacieuses, enregistrant un grand nombre d’artistes à la marge de l’industrie, se créant une toute petite niche, dans laquelle nombre de musiciens, comme ceux de l’AACM (Association for the Advancement of Creative musicians), viendront enregistrer les témoignages de leurs avancées musicales. Non, la surprise (ou demi-surprise) c’est d’enregistrer sur ce label tourné vers l’innovation et l’avenir, un album de musique plutôt dirigé vers l’esprit d’avant-guerre, avec quelques références au bop sur la seconde face, quand même. Il faut dire que le vecteur de cet apparent paradoxe est tout de même Sun Ra, qui n’a en matière de recherche sonore , de leçons à ne recevoir de personne, et, il se trouve que justement, pour ce qui est de la musique pré-bop, c’est aussi l’un des rares à n’avoir non plus de conseils à recevoir de qui que ce soit, ayant vécu cette période en tant que dirigeant, déjà à cette époque, d’un grand orchestre. On comprend qu’ici c’est l’esprit de Fletcher Henderson et de Duke Ellington qui s’élèvera des sillons.
Une fois cet aspect de l’enregistrement intégré, cet album est un pur bonheur. L’un des privilèges que l’on ressent à l’écoute de cette musique c’est de voir réunis, et c’est rare et peut-être unique, à la fois l’esprit de cette musique ancienne, sa structure formelle, la très haute qualité de sa restitution par un orchestre d’un niveau musical sans équivalent, avec la finesse d’enregistrement et la richesse technologique de la musique actuelle, y compris par l’ajout d’instruments et de sons tout à fait inconnus à l’époque. Il est probable que seul Sun Ra pouvait s’atteler à cette tâche, sans qu’il n’y ait d’anachronisme.
La pochette est belle, on y voit Sun Ra vêtu à la façon d’un mage avec une tunique qui a des motifs représentant une façon enfantine de figurer l’espace, la tête surmontée d’une coiffe improbable, la barbe rousse et surtout ce regard à la fois chaleureux et malicieux…
Bon, ça swing fort sur State Street Chicago, derrière les solos de guitare, ténor puis trompette. Tout est en place au millimètre près. La sonorité du piano électrique de Sun Ra se marie à la perfection avec ces ambiances anciennes, la guitare style Django, les roulements de tambours un peu rétro, c’est sans doute là que s’est glissé la malice du sage…
Nothin’ from nothin’ composé par le fidèle Pat Patrick ne cède en rien à l’atmosphère du titre précédent, le rythme est encore plus enlevé et il devient impossible de ne pas taper du pied. La musique est tellement joyeuse et vive, elle véhicule tant d’images pleine de joie de vivre qu’elle semble avoir été inventée dans le seul but de semer rires et bonne humeur…
L’introduction aux claviers, imaginée par Sun Ra sur Yesterdays, est un petit chef d’œuvre de délicatesse finement ciselée. Le standard reprend vie et continue sur un tempo élevé. Randall Murray à la trompette attaque la ronde des solos, suivi par John Gilmore puis par Tyrone Hill au trombone et Carl LeBlanc à la guitare. Sun Ra tricote des motifs variés et colorés surgissant entre les solos, créant à chaque fois de nouvelles sonorités épicées de rythmes anciens.
Sun Ra continue son parcours nostalgique avec Say It Isn't So, sur un tempo moyen, on y entend des figures pianistiques inspirées par Thelonious Monk et un phrasé be bop pour les souffleurs, l’ensemble dans des arrangements typiques des années 50.
Le synthe de Sun Ra introduit la ballade de Jerome Kern I Dream too much avec un effet retro très emphatique, et, ma foi, bien à propos… Les vocaux ne sont pas attribués mais peut-être est-ce Sun Ra lui-même qui chante, lui qui d’habitude noie sa voix dans les chœurs.
Reflections in Blue est une reprise de l’un des premiers titres de Sun Ra que l’on retrouve sur Sound Of Joy de 57 ou Planet Earth de 58. Ici l’atmosphère est au bop tendance boogie, place à la danse, au rythme et à la joie de vivre !
Une plongée dans l’histoire du jazz exécutée de façon irréprochable.