Paul Thomas Anderson est sans aucun doute l'un des cinéastes les plus intéressants de sa génération, non seulement par la virtuosité de ses plans séquences démontrant un talent formel indéniable mais aussi par sa capacité à toujours oser et à se renouveler sans cesse.
Ici, P.T.A. ose d'abord avec le thème abordé - l'industrie du porno - situé si bas dans l'échelle du beau et du sublime qu'il semble impossible d'élever le sujet. Néanmoins, il relève le défi avec brio, en tenant à distance la vulgarité grâce au sarcasme, à l'ironie, au second degré et se concentrant sur ce qui se passe derrière la caméra, sans pathos mais avec compassion. Ainsi ses personnages, quoique attachants et suscitant notre empathie, ne peuvent s'empêcher d'être parfois ridicules et cocasses, comme la femme patin, l'assistant gay, le riche acheteur de drogue et son ami chinois, … . Ceux-ci forment une véritable galerie aussi bizarre, saugrenue que fascinante et surprenante de créativité.
Outre par ce fourmillement d'êtres sortis tout droit d'une imagination déglinguée, inspirée par une Amérique décadente, P.T.A. excelle aussi grâce à la reconstitution impeccable, autant dans l'aspect matériel (objet, accessoires, musique bien sûr, …) que dans l'état d'esprit (liberté sexuelle pré-sida, explosion de la famille, flambée capitaliste), d'une époque magique et révolue, donnant naissance à notre temps, expliquant sa démesure et sa folie sans bornes.
Ensuite, s'il réussit à nous maintenir en haleine tout au long de ce long film (2h35), c'est grâce et à sa bande-son parfaitement choisie et montée et surtout grâce à son talent de narrateur. En effet, à partir d'une structure en deux parties très scorsesienne, il raconte du personnage principal (Eddie puis Dirk Diggler) les événements le conduisant de la grandeur à la chute dans un récit qui ne faiblit pas, ou presque (le moment «video kills the porn stars» nous semble néanmoins plutôt lourd et maladroit), en passant de personnage en personnage (film choral) dans une action aussi tendue que le slip de Dirk.
Enfin, P.T.A. se lâche dans la mise en scène, et signe des scènes monumentales, comme celle, inaugurale, dans la discothèque, avec pour cicérone la femme patin, époustouflant plan séquence plein d'audace forcément influencé par Le plaisir de Max Ophuls. L'esthétique encore une fois n'est pas sans rappeler Scorsese et ses films de mafieux (de type Casino). Cependant certaines scènes sont assez regrettables, comme celle, bien trop simpliste, en montage alterné montrant les destins liés en simultanés des personnages.
Même si le message de P.T.A. ne nous paraît pas toujours très clair (Qui vise-t-il? Quelles sont ses cibles? Hollywood? Le monde capitaliste et les maux qu'il a enfantés?), il parvient à divertir tout en faisant du Beau à partir d'un matériau vulgaire.
7,5/10