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le 12 oct. 2025
Longue histoire que celle de Shakespeare au cinéma : au-delà de la multitude d’adaptations de son œuvre, un certain nombre de films ont tenté de représenter le dramaturge et sa vie, souvent sans grande inspiration, qu’on pense aux boursouflures académiques All Is True, Anonymous (de Roland Emmerich, ça ne s’invente pas) et au Shakespeare in Love de triste mémoire.
Après sa période indépendante et le détour chez Marvel, Chloé Zhao investit avec Hamnet de nouveaux territoires hautement oscarisables : l’adaptation d’un succès de librairie, des comédiens talentueux en pleine ascension, un matériau mélodramatique, rien ne manque pour marquer la saison des récompenses.
Il faut bien reconnaître que la cinéaste a du talent, dans un récit qui va dans un premier temps jouer une partition assez étonnante. Dans un format où le spectateur peut s’attendre au lyrisme engoncé et littéraire des films à costumes, Zhao offre dans la première moitié du film une exploration singulière, où il s’agit d’investir le point de vue féminin, associé à une autre forme de langage. Descendante d’une « sorcière », Agnes (personnage le plus romancé de tout le matériau réellement biographique de la vie de Shakespeare) vit dans la forêt, développe une sensibilité farouche et une intensité qui vont charmer celui qui n’est pas encore un auteur à succès. Zhao, épaulée par le superbe travail de Łukasz Żal (à qui l’on doit la photo fascinante de Cold War, Je veux juste en finir et La Zone d’intérêt) développe un univers fertile et constellé de cavités, qui suinte une vie mystérieuse que seule Agnes sait lire. Fille des bois, allongée dans les racines dans le plan d’ouverture, cette femme évoque le lyrisme inquiétant développé par Lars Von Trier dans certains de ses films, sans en suivre les trajectoires démoniaques. La relation amoureuse qu’elle construit avec William se nourrit de cette langue non verbale, sensitive, presque prosaïque, une fusion que Zhao filme avec une force impressionnante, dans une atmosphère malickienne qui se décaperait du panthéisme au profit d’une prise en compte de la brutalité inhérente à la nature, et qui rappelle en cela le regard proposé par Clint Bentley dans le récent Train Dreams.
La seconde partie s’attache donc à inverser la tendance : alors que la mère chantait la vie, l’auteur pourra écrire le deuil. À la forêt profonde succède la toile peinte des troncs à l’arrière de la scène du Globe Theater, au mutisme dépressif de la mère répond la sublimation par l’écriture. Un cœur central de douleur semble acter la séparation des époux, par la distance géographique, sentimentale, professionnelle et traumatique, mais n’est qu’un prélude à la grande cérémonie cathartique que sera la représentation d’Hamlet. L’occasion de s’interroger sur les vertus de l’art à accompagner la douleur, formuler l’indicible et reprendre le chemin des vivants. Il est évidemment intéressant de le proposer par le prisme de l’auteur, en expliquant les liens potentiels entre sa pièce et son histoire intime. Mais cela contribue également à une considérable réduction de sa portée. Toute la représentation d’Hamlet se fait dans l’encadrement d’un champ/contre champ qui encercle la scène entre le regard de la mère éplorée dans le public et le visage grimé en spectre du mari depuis les coulisses. Pire, Agnès verbalise les liens, questionne la pertinence, commente d’abord la pièce, avant d’être transfigurée par une démonstration qui ne cesse d’être surlignée. Comme si cela ne suffisait pas, Zhao convoque tous les ingrédients nécessaires à la construction du climax : public en transe, comédien en larmes, images de l’enfant matérialisé sur scène, le tout sous les mélopées d’un titre de Max Richter déjà usé jusqu’à la corde dans les séries et films dès qu’il s’agit de tristesse et de deuil.
Dans Contre Sainte-Beuve, Proust s’oppose à l’approche proposée par ce critique, qui s’échine à expliquer les œuvres des auteurs à l’aune de leur biographie. Selon Proust, un moi profond, dégagé de toutes les contingences de l’existence factuelle, s’exprime dans l’œuvre et lui confère une portée universelle. Le lyrisme cathartique d’Hamnet amenuise Hamlet, sélectionne les extraits pouvant répondre au matériau vécu par le couple. La pièce, chef-d’œuvre complexe sur le pouvoir, la folie, la vengeance, le deuil, se réduit à une série de décryptages psychologiques, des réponses satisfaisantes adressées aux spectateurs du film, alors que son génie atemporel consiste à poser de vastes et insolubles questions.
(6.5/10)
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le 24 janv. 2026
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