Sans rien demander à personne, Hafsia Herzi poursuit une ascension assez fascinante au sein du cinéma français. Comédienne intense et capable d’un spectre étendu d’interprétation, elle construit en parallèle une carrière de cinéaste, où le regard intime sur les différentes figures de la féminité construit un tableau authentique du paysage contemporain. Après la jeune adulte bafouée (Tu mérites un amour), la mère courage (Bonne mère), Hafsia Herzi s’intéresse à une adolescente en pleine quête identitaire et sexuelle. L’adaptation du roman de Fatima Daas s’intègre parfaitement à son univers, où la logique du portrait (de l’individu, mais également du milieu social et du collectif) prime sur la dramaturgie.


C’est là le grand parti pris face à un sujet qui promettait pourtant tous les excès : en confrontant une jeune femme au dilemme de sa foi et de son homosexualité, Hafsia Herzi ne cherche aucunement la polémique – qui, n’en doutons point, ne manquera pas de se développer. Elle construit, à rebours de la polarisation systématique des échanges, un parcours nuancé dans lequel les élans enrichissent l’éducation, l’émancipation se renforce par des valeurs, les vertiges se dilatent dans le silence.


En opposant le terrain familier de la cité (au sens large du terme) à un monde de la nuit dans lequel de nouvelles perspectives s’ouvrent en même temps que les gouffres, le récit initiatique joue continuellement des atermoiements. Fatima dévore le monde des yeux, apprend, tâtonne, rebrousse chemin. Le film semble explorer, en prenant son temps, la première partie de La vie d’Adèle, où il s’agit de se positionner, de composer avec ce qui relève de l’évidence (le soupirant masculin) et ce qui s’impose par le désir.


Mais, contrairement aux films sociaux traditionnels, dans cet héritage assez pénible d’une démonstration naturaliste au forceps (Ken Loach ou certains opus des frères Dardenne, par exemple), La Petite Dernière privilégie le quotidien au tragique, la durée à la catharsis. Fatima existe par son entourage (la brutalité du milieu scolaire, puis les très belles scènes avec ses sœurs), par ses rencontres et l’ouverture à des partenaires plus expérimentées, mais pas moins blessées.


Cet admirable sens de l’équilibre trouve son point d’orgue dans une scène majeure, qui brille par son incapacité à faire réellement sortir de l’impasse. Un échange avec la mère, dans lequel le silence tient la première place, mais où s’exprime, envers et contre tout, un amour inconditionnel. Sans aveu, sans révélation, sans révolte, un sommet d’émotion intériorisé, où la solidarité des femmes a la puissance d’un chant ancestral.


La conciliation entre ses valeurs et ses élans s’incarne à merveille dans le jeu de Nadia Melliti, qui intériorise l’intensité et bâtit une forteresse dans laquelle les ouvertures seront aussi rarissimes qu’intenses. Parce que les murailles sont toujours solidement dressées autour d’elle, et que les échappées ne semblent possibles qu’à la faveur de l’obscurité, pour creuser des meurtrières qui pourraient donner la vie.

Créée

le 23 oct. 2025

Critique lue 2.4K fois

Sergent_Pepper

Écrit par

Critique lue 2.4K fois

97
5

D'autres avis sur La Petite Dernière

La Petite Dernière

La Petite Dernière

1

Mlngs

1 critique

À vomir

Il serait temps d'arrêter de réaliser des films sur des sujets quand ces mêmes sujets ne vous concernent pas.En tant que lesbienne (et en tant qu'humaine) je suis révoltée par ce film qui n'est qu'un...

le 29 mai 2025

La Petite Dernière

La Petite Dernière

6

Plume231

2387 critiques

Entre deux mondes !

[N’ayant pas lu le roman autobiographique de Fatima Daas dont ce film est adapté, j’ignore totalement si le livre possède les mêmes qualités et défauts. En conséquence, je ne vais pas l’évoquer dans...

le 20 oct. 2025

La Petite Dernière

La Petite Dernière

2

lhomme-grenouille

2924 critiques

On connaît la chanson (par cœur / ad nauseam / pitié, abattez-moi)

C'est quand même terrible les effets de niche...Dans l'absolu, ça ne me dérange pas qu'une industrie se choisisse un public très spécifique comme cible et formate en conséquence sa production pour en...

le 8 nov. 2025

Du même critique

Lucy

Lucy

1

Sergent_Pepper

3176 critiques

Les arcanes du blockbuster, chapitre 12.

Cantine d’EuropaCorp, dans la file le long du buffet à volonté. Et donc, il prend sa bagnole, se venge et les descend tous. - D’accord, Luc. Je lance la production. On a de toute façon l’accord de...

le 6 déc. 2014

Once Upon a Time... in Hollywood

Once Upon a Time... in Hollywood

9

Sergent_Pepper

3176 critiques

To leave and try in L.A.

Il y a là un savoureux paradoxe : le film le plus attendu de l’année, pierre angulaire de la production 2019 et climax du dernier Festival de Cannes, est un chant nostalgique d’une singulière...

le 14 août 2019

Her

Her

8

Sergent_Pepper

3176 critiques

Vestiges de l’amour

La lumière qui baigne la majorité des plans de Her est rassurante. Les intérieurs sont clairs, les dégagements spacieux. Les écrans vastes et discrets, intégrés dans un mobilier pastel. Plus de...

le 30 mars 2014