L’œuvre de Tsai Ming-Liang est caractérisée par des films lents aux longues scènes, souvent tournées en plans-séquences et aux dialogues réduits au minimum. Au fil de ses films le réalisateur taïwanais n'a jamais été aussi sûr de son cinéma. N'ayant plus rien à prouver, il passe à l'expérimentation et à un cinéma radical. Avec Les Chiens errants le cinéaste franchit un nouveau cap.
Les Chiens errants est une succession de longs plans fixes, quasiment sans paroles, avec des personnages immobiles la plupart du temps. 2H18 de pur cinéma où la parole a laissé place à une mise en scène épurée au possible. Un simple regard ou une certaine position en disent plus long qu'une vague de mots. Ces postures sont étirées à l'infini, comme dans cette dernière scène, poignante, de près d'un quart d'heure en plan séquence où les personnages, muets et immobiles, rendent compte de tous leurs sentiments. Un simple plan d'une petite fille immobile dévisageant un vieil homme mangeant sa soupe dans un centre commercial et c'est toute la détresse du personnage qui est raconté.
C'est cela, Les Chiens errants : un cinéma éthéré dépourvu de toute fioriture, une série de tableau aux lectures infinies sur une famille pauvre et marginale de Taïwan. L'intention est ambitieuse et le résultat met en lumière une parfaite maîtrise du cinéma. Néanmoins le génie de Tsai Ming-Liang peine à captiver son spectateur.
C'est simple, pour renter dans ce voyage hors du temps que nous propose le cinéaste, il faut être dans une sorte d'état d'hypnose, comme arrive magistralement à créer un réalisateur comme Apichatpong Weerasethakul. Malheureusement si l'on ne parvient pas à rentrer dans cet état dès le début, le film se transforme en un abyme d'ennui. Le cinéma de Weerasethakul monte crescendo dans une atmosphère souvent fantasmagorique et amène petit à petit le spectateur dans cet état de transe cinématographique. Ce que ne parvient pas à faire Tsai Ming-Liang dans ce film qui commence directement avec des plans étiré au possible pour nous présenter cette famille. Il est alors difficile de rentrer aussi radicalement dans un tel film.
Ces Chiens errants sonne comme le film testament de Tsai Ming-Liang qui a su amené à son paroxysme sa vision la plus pure du cinéma. Malheureusement le cinéaste a peut-être un peu trop oublié son spectateur, le laissant dans un état de frustration où sa fascination n'aura d'égal que son ennui profond.