Alors que "Matriarch" s'ouvre sur un individu s'immergeant volontairement dans les ténèbres, la séquence suivante nous dévoile Laura, s'échappant de l'obscurité d'une bouche de métro pour poursuivre son footing en ville. Comme on le comprend assez vite (et moins subtilement), cette symbolique est trompeuse car, malgré les apparences de femme forte qu'elle tente de maintenir au quotidien, Laura n'a en réalité jamais échappé à la noirceur qui l'habite. Quelque chose a psychologiquement brisé la jeune femme par le passé, la piégeant aujourd'hui dans un cercle vicieux autodestructeur où ses addictions la conduisent à être victime d'une overdose.
Par un phénomène mystérieux, Laura parvient à survivre et, suite à un coup de fil de sa mère avec qui elle n'était plus en contact depuis vingt ans, elle décide de tout quitter pour retourner dans le village où elle a grandi...
Quelques visions et répliques cruelles dans cet environnement citadin nous aiguillaient déjà en ce sens mais, une fois Laura arrivée chez sa mère, plus aucun doute n'est permis: cette dernière est directement pointée du doigt comme l'origine de tous les maux de sa fille suite à des mauvais traitements psychologiques, dévoreurs de jeunesse, que le film nous laisse le soin d'imaginer au contact des discussions houleuses entre les deux femmes. La non-résolution de ce conflit a certes détruit Laura mais il a aussi littéralement laissé déborder sa noirceur dans ce village, où le temps paraît s'être arrêté pour la plupart de ses habitants, restés inchangés malgré les années.
Même si "Matriarch" ne fait guère de mystère sur le coeur métaphorique de son récit, y ancrant explicitement les terribles ravages d'une relation abusive et la nécessité de les surmonter, l'écrin de folk horror dans lequel ce premier film écrit et réalisé par Ben Steiner se fond va lui permettre d'en tirer une atmosphère pesante et des images fortes, bien pensées pour en traduire les dérives fantastiques à l'écran.
Ainsi, dès l'arrivée au village, Ben Steiner prend la très bonne initiative de quitter le seul point de vue de Laura (dans lequel le film nous avait d'abord enfermé) pour s'étendre aux agissements de sa mère, décuplant la violence larvée des non-dits avec sa fille qui, ici, s'incarnent dans un acharnement à vouloir tirer quelque chose d'elle contre son gré et dont on ignore tout. En cela, et avec la découverte des comportements de plus en plus louches des habitants des environs, "Matriarch" renoue avec cette toujours sympathique ambiance paranoïaque de petite communauté isolée à la "The Wicker Park", où le spectateur complice sait que quelque chose ne tourne définitivement pas rond au niveau des croyances locales et guette sans cesse l'étincelle qui déclenchera le brasier de sa folie latente.
Doté d'une montée en puissance efficace vis-à-vis de ce lien mère-fille déviant (des "Laaaura. Laaaura. LAURA !" à quelques petites touches de body horror) mais de virages parfois trop évidents lorsqu'il y convie des éléments extérieurs (le personnage du prêtre juste bon à livrer quelques explications et à s'agiter au moment adéquat), "Matriarch" va dévoiler le vrai visage de ce village dans une dernière partie parsemée de généreuses envolées de décadence païenne, où la manière (pas si inattendue mais bien exécutée) de montrer ce combat avant tout intime se traduit par des tableaux d'horreur ayant évidemment quitté le champ de la rationalité.
Bien sûr, tout cela ne fait pas de "Matriarch" un film de folk horror majeur, de ceux que l'on évoquera comme grands noms du genre, mais il en restera un honnête spécimen, dont on retiendra sûrement quelques séquences rondement menées pour traduire l'ampleur de cette relation toxique maternelle. Dévoués entièrement au bon maintien de son climat étrange, les visages torturés de ses deux actrices principales y seront aussi clairement pour quelque chose.