Dans la célèbre expérience imaginée par Schrödinger, l'existence d'un chat enfermé dans une boîte est conditionnée par l'état d'une particule radioactive. Selon la théorie quantique, le chat de Schrödinger est à la fois vivant et mort tant que la boîte n'a pas été ouverte.

Dérangeantes d'un point de vue logique, les conclusions de l'expérience restent cependant fidèles à notre perception des félins - animaux imprévisibles et furtifs par excellence. Il a fallu plusieurs jours au narrateur pour se convaincre qu'un chat visitait le jardin de son pavillon de bord de mer.

Philippe Forest brode son livre en alternant des chapitres de vulgarisation scientifique et philosophique avec le récit de sa cohabitation de quelques mois avec le chat. Il spécule sur le réel et ses potentialités, sur les fantômes de nos vies, la rêverie, la littérature, les contes japonais ; construisant des ponts entre théories scientifiques et mythes, dans des nœuds de métaphores éclairées.

C'est un travail d'exploration des limites de la réalité, où l'écrivain dépose ses derniers espoirs de retrouver l'âme de sa fille disparue. Dans les mondes parallèles, dans le spectre du chat...

Le rythme de lecture est soumis à une belle trouvaille de mise en page : les paragraphes - courts - sont séparés par des espaces plus ou moins grands, respirations qui inviter à méditer un moment avant de continuer, à rêver : à entrer dans les mondes éthérés, les entre-deux explorés dans le livre, comme des idées autonomes au sein des thématiques de chaque chapitre. On voit la pensée qui se construit peu à peu, se déploie, se renforce, étend sa poétique ; on s'imagine le temps écoulé entre la composition de chaque fragment, sur la terrasse du jardin à la tombée de la nuit, un verre de whisky à portée de main.

Le livre étonne par sa structure claire, en parties, chapitres et paragraphes bien identifiés et d'agencement très logique, d'où émane cependant une grande liberté dans une atmosphère oscillant entre le fantastique, le conte, la philosophie, les considérations scientifiques, le roman. Il propose un flou signifiant.

"Celui qui raconte se contente de découper dans la réalité une portion d'espace dont il décrète qu'elle recueille, sous forme d'ombres, l'image de tout le reste."

On pense beaucoup à Borges évidemment. J'ai trouvé aussi un trait d'Eric Chevillard dans la liberté de ton, le très beau style et l'organisation en fragments faussement improvisés. Mais il y a vraiment quelque chose de profond et propre à l'auteur, qui me donne envie d'explorer le reste de l'oeuvre de Philippe Forest.
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le 17 juin 2013

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