Derrière l'apparence enfantine que peut dégager ce livre (couverture + l'auteur de Narnia + synopsis digne d'un livre pour enfant) se cache en réalité un saisissant essai sur la nature humaine.
Je ne vais pas le cacher, comme toute la bibliographie de C.S Lewis, il s'agit d'un livre dédié tout entier à la chrétienté, mais il n'y a aucunement besoin d'être chrétien, et encore plus, d'être croyant pour observer la justesse du livre si on le prend comme une étude sur les passions qui régissent chaque être humain.
De même, les rares fois où il est question de Dieu en tant que tel sont exempt de toute bondieuserie et, fait qui m'a franchement surpris, sont emprunt d'un ésotérisme rare.
Il ya des livres qui se suffisent à eux même pour prouver leur valeur. Je pourrais continuer sur le fait que l'auteur parvient à créer une """intrigue""" (c'est un "roman" épistolaire) dense sans noyer ou éclipser une seule seconde la vraie intention du livre, mais je pense qu'il vaut mieux citer des passages et vous laissez juger.
Sur la charité cosmopolite:
Tu peux faire ce que tu veux, il y aura toujours un mélange de bienveillance et de malveillance dans 1'âme de ton protégé. L'essentiel est de diriger toute sa malveillance contre ses voisins les plus proches, ceux qu'il rencontre chaque jour, et de l'amener à montrer de la bienveillance aux gens qui vivent à l'autre bout du monde et qu'il ne connait guère. Sa malveillance en sera d'autant plus réelle et sa bienveillance d'autant plus illusoire
.Sur les doctrines:
. Ton homme a été habitué, depuis son enfance, à abriter une douzaine de philosophies contradictoires dans son cerveau. En jugeant d'une doctrine, l'essentiel pour lui n'est pas de savoir si elle est « vraie » ou « fausse », mais si elle est « abstraite » ou « pratique », « démodée » ou « moderne », « souple » ou « rigide ». Les slogans, et non le raisonnement, seront tes meilleurs alliés pour l'éloigner de l'Église. Ne perds pas ton temps à essayer de le convaincre que le matérialisme est vrai ! Fais-lui croire qu'il est fort, vigoureux, courageux - que c'est la philosophie de l'avenir. Car c'est à ce genre de chose qu'il est sensible.
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Mon passage préféré, qui m'a donné envie de lire le livre.
Ecrit en 1942 je le rappelle, aujourd'hui nous avons internet :
« Tu seras graduellement libéré de la lourde tâche d’offrir à ton protégé des plaisirs comme tentations. Tu te rendras compte que tout (ou plutôt rien) est bon pour captiver son attention vagabonde.
Tu n’auras plus besoin d’un bon livre pour le tenir éloigné de ses prières, son travail ou son sommeil : une colonne de pubs dans le journal d’hier fera l’affaire. Tu peux lui faire perdre son temps, non seulement dans des conversations qu’il aime avec des gens qu’il apprécie, mais avec des gens dont il se fiche et des conversations qui l’ennuient. Tu peux lui faire perdre son temps à partir de rien et le tenir éveiller toute une nuit ainsi. Toutes les activités physiques et saines que nous voulons éviter qu’il fasse peuvent être inhibées ainsi sans rien donner en retour. Car en effet, tout est bon pour voler les meilleures années d’un homme, non dans les péchés, mais dans le sautillement morne de l’esprit sur ce dont il ne sait ni le « quoi » ni le « pourquoi ». Dans la gratification de curiosités si vaines que l’homme n’en a même pas conscience la plupart du temps ; dans le long labyrinthe des fantasmes qui n’ont aucune ambition pour venir les apaiser afin qu’au final, comme le dit l’un de mes protégés à son arrivée ici-bas : « Je viens de voir que j’ai passé ma vie à faire ni ce que je devais, ni ce que j’aimais. »
Je me rend bien compte que certains trouveront qu'il s'agit là de platitudes exprimées sous une jolie forme. Platitudes? Non. Il n'y a pas de platitudes dans la mise en lumière de vérités que l'homme possède en lui même mais n'en a pas conscience. Comme une maiëutique, ce livre fait l'effet d'un "merde, c'est vrai" sur le lecteur, avec le bonus qu'il propose à ce lecteur d'intégrer ces vérités dévoilées et devenir quelqu'un de meilleur... Ce qui fait de ce roman, un livre de philosophie au sens véritable du mot ou la parole doit se joindre à l'acte.
Si l'anglais ne vous fait pas peur vous pouvez lire le livre ici comme je l'ai fait. C'est très court, en une journée c'est lu : http://www.rednovels.net/classics/u5583.html
PS : Une très courte suite publiée dans un journal: http://www.saturdayeveningpost.com/wp-content/uploads/satevepost/screwtape-proposes-a-toast-SEP.pdf