Contrairement aux idées reçues, le producteur n’est pas forcément qu’un simple technicien dont la mission est de donner un son à un groupe. Il peut avoir un certain poids sur le processus créatif de la musique en donnant des conseils à la bande qui bénéficie de ses services… Voire devenir carrément envahissant en imposant sa propre patte dans l’écriture des morceaux.


Hugh Jones faisait partie de cette catégorie de personnes qui aura fait bien plus que façonner un son pour Kitchens of Distinction. Il les aura mis en confiance lors de leurs enregistrements en studio, ce qui leur permettra de jouer d’une manière plus fluide et assurée.
Son départ n’est donc pas anodin, surtout si c’est le trio lui-même qui se charge de la production.


L’importance de Hugh Jones n’est qu’une hypothèse. Seulement, comment expliquer alors la petite chute que constitue ce disque dans la discographie des Anglais ? Rien ne laisse entrevoir une déception à l’écoute de « Sand on Fire ». Ils étaient décidément imbattables lorsqu’il s’agissait de commencer leurs albums. Le riff de cette chanson est magique car il prouve que Julian Swales était un sacré guitariste et le refrain est puissant au possible. C’est un de leurs sommets, rien de moins.


Cependant dès la seconde piste, on commence à se douter qu’il y a quelque chose de pourri chez les cowboys et les aliens. Pourquoi continuer avec un titre aussi terne ? L’écoute du toutefois très réussi « Thought He Had Everything » (superbe final avec une guitare encore une fois impeccable de la part de Swales) nous confirme ce qui ne va pas : leur fouge originelle est en train de s’envoler. Le morceau titre nous ferait mentir, car il renoue avec l’énergie post-punk des débuts sans en atteindre leurs meilleurs moments, hélas.


Ce changement de cap vers une musique plus apaisée et plus consensuelle n’est pourtant pas une surprise. 1994, c’est l’année de Definitely Maybe donc de l’entrée en fanfare de la britpop dans les médias. Ce sont également les derniers instants du shoegaze, qui est en train de crever à petit feu tout en lâchant quelques grands disques avant de disparaitre dans l’underground. 1994, c’est aussi l’année de Carnival of Light ou le skeud qui aura fait trébucher Ride de son grand piédestal tout en l’éloignant définitivement du genre.


Cowboys and Aliens ne va pas aussi loin dans la rupture que les Oxfordiens, mais il contient pourtant des caractéristiques de la britpop sans pour autant en avoir toutes les qualités. Pourquoi revenir vers un format chanson classique alors que The Death of Cool annonçait un avenir plus expérimental (souvenez-vous des longues trainées planantes et épiques comme « Gone World Gone » et l’insurpassable « Blue Pedal ») ? Si cette volonté de classicisme permettait d’accoucher de titres de grande qualité, cela ne serait pas un problème. Mais le résultat est trop mitigé pour être convainquant.


Voilà qui est très frustrant, car Kitchens of Distinction est encore capables d’accomplir de grandes choses. « Now It's Time to Say Goodbye » est un très bon choix de single, Patrick Fitzgerald est même particulièrement touchant sur « One of Those Sometimes Is Now ». Et si certaines chansons mettent trop de temps à décoller, elles s’achèvent quelquefois dans un tourbillon de puissance sonore et de beauté comme « Remember Me? ».
Au final, cette ultime sortie n’affirme pas suffisamment ses choix pour être totalement séduisante. Et si le grand écart entre britpop et shoegaze aura donné quelques grands albums, on reste loin d’un Against Perfection ou d’un Split malgré tout.


Le label One Little Indian avait senti qu’en dépit d’une orientation plus proche de son époque, ce disque n’aurait aucun potentiel commercial. Il refusera deux fois de le faire paraître jusqu’à ce que le groupe accepte de se faire épauler par le producteur Pascal Gabriel sur certains morceaux. Cela ne changera rien hélas, car les ventes désastreuses et la tournée de cet album sonneront leur glas, la séparation étant effective 2 ans plus tard.


Une triste fin mais courante pour les héros de la scène originelle shoegazing. Les Kitchens of Distinction auront néanmoins marqué de leur empreinte unique le style en l’espace d’une poignée d’albums… Avant de céder finalement à la triste valse des reformations.


Chronique consultable sur Forces Parallèles.

Seijitsu
5
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le 31 juil. 2015

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