Il est des groupes insatisfaits du temps présent, affamés d’antiques accords et vénérables arpèges, des artistes qui lorgnent invariablement vers le passé, revisitent et se réapproprient tout un pan de l’histoire du rock à réverbération. Certains échouent, par trop de maniérisme ou par mimétisme beaucoup trop apparent. Et d’autres séduisent, presque insolemment. À l’évidence, Shannon & the Clams, trio d’Oakland composé de Shannon Shaw (initialement bassiste des Hunx and His punx), Cody Blanchard et Ian Amberson, semble être en possession d’une glorieuse machine à remonter le temps, de celles qui permettent d’extorquer quelques divines mélodies à Buddy Holly, d’invoquer la délicatesse lacrymale des Shangri-Las ou de chaparder la hargne insatiable de Billy Childish, autre héros garage des temps modernes.

Dreams in the Rat House, troisième album du groupe est une sorte de compendium de morceaux manifestement écrits dans les années 50, frôlant aisément dans ses meilleurs moments une certaine perfection rockabilly. La production sonore, les effets employés sur les voix ou le timbre des peaux de batterie sont autant d’éléments issus des meilleurs grimoires du temps jadis. Les deux premiers morceaux de l’album, «Hey Willy» et «Rip Van Winkle», évoquent immédiatement les planches de surf, les Wayfarers et les bouteilles de bière couchées sur le sable.

De son côté, «Ozma» est un des moments les plus remarquables de la première partie du disque. Les paroles y sont empreintes d’une poésie particulièrement tordue : "I can see you floating through stardust, happy and fat again. / Did I see you in my dreams? You’ve regrown all your teeth. / And my mom thinks while she’s gone, chasing rabbits all day long". «The Rabbit’s Nose» entame une trilogie de morceaux impeccables, de ceux qui achèvent de révéler le caractère rétro-futuriste, et par définition intemporel, de ce disque. «Heads and Tails» en est très certainement le point d’orgue. Le pont de ce morceau, bref moment où les chœurs solitaires s’élèvent parmi les soubresauts rythmiques, baigne dans une poignante lueur harmonique. Enfin, la ballade «Unlearn» recèle, au sein de ses couplets, une mélodie à l’élégance rare. «I Know» conclut le disque par une outro vorace, immédiatement suivie par une irrépressible envie de remettre le disque.

Il est rare qu’un groupe puisse assimiler toute une poignée de genres, les ingurgiter et en dégager ce je-ne-sais-quoi d’excitant. Avec Dreams in the Rat House, fourmillement de mélodies remarquables et ô combien entêtantes, Shannon & the Clams se pose, fier et altier, comme digne successeur du son américain des années 50.
julienldr
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le 12 janv. 2014

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