Lâcheté et mensonges
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Le 26 juillet dernier, sur la plage de Binic, il n’y a eu qu’un seul groupe sur la scène du festival pour venir menacer la suprématie scénique des Néerlandais de Tramhaus : les Australiens de Delivery, un groupe de Melbourne qui est immédiatement monté dans les sommets de notre liste des combos « punks » mondiaux les plus intéressants… Bonne pioche, car ils sortent ce mois-ci leur second album, Force Majeure (un mot français qu’ils ont appris en Bretagne ?), un disque bien urgent comme on les aime, qui confirme notre excellente impression scénique : ces gens sont là pour revitaliser un genre qui a plus d’un demi-siècle, mais refuse de mourir, en y injectant une approche moderne.
Il est intéressant – et pertinent – de rappeler que Delivery sont nés alors que James Lynch et Bec Allan, qui étaient déjà en couple, mais n’avaient jamais fait de musique ensemble, se sont retrouvés enfermés chez eux durant le très long confinement australien. Forcés à rester ensemble dans une même pièce pendant de longs mois, ils se sont occupés en faisant de la musique, et en cherchant à combiner la « culture punk » de Bec et l’expérience « garage » de James. Ils expliquent aujourd’hui que le son brut et minimal résultant des enregistrements « à la maison » a ensuite évolué du fait du format « groupe complet », au fur et à mesure des concerts qui ont permis à Delivery de s’aguerrir, mais aussi de gagner en… « positivité » : un bon esprit qui nous avait séduit à Binic, et que nous avions tenté de résumer maladroitement de la manière suivante : « un mélange parfaitement bien dosé de dissonances avant-gardistes, de décharges électriques speedées, de martellements glitter rock martiaux, d’hymnes à brailler en chœur, de mélodies bien troussées ». Et finalement, après quelques écoutes de Force Majeure, cette description n’est pas si mauvaise que ça !
D’entrée de jeu, avec Digging The Hole, Delivery posent les bases : les guitares sont tranchantes, la rythmique hyperactive et le chant nerveux. Tout cela rappelle les grandes heures de l’explosion punk de 1977 ! Le ralentissement du rythme à mi-course surprend, mais c’est juste une manipulation diabolique avant l’accélération finale, bienheureuse, qui nous envoie percuter le mur à pleine vitesse. Mais Like a Million Bucks est ensuite un morceau plus mélodique, qui montre que le groupe a des ambitions autres que de simplement nous briser les dents. Operating At a Loss est le second single de l’album, celui qui ouvre la porte à des références plus « riches » : certains citent le Magazine des débuts, celui de Shot By Both Sides, ce qui est ambitieux, mais il est vrai que le titre surprend par son épilogue complexe.
What For?, à l’inverse, mélange hymne glam à chanter en levant le poing, avec des dérapages hystériques et un chanté-parlé intense, dont étaient coutumiers les Parquet Courts des débuts. Stuck in the Game accélère à nouveau, même si la course à la mort (de l’an 2025) est interrompue par de brefs breaks à la guitare pouvant rappeler les premiers singles de XTC : encore une fois, la capacité de créer des paradoxes en puisant dans toute l’histoire du mouvement punk / new wave, britannique en particulier, étonne.
The New Alphabet est l’un des titres-clés du disque, sans doute l’un de nos préférés : Delivery jouent ici la carte du décalage rythmique et des lignes de basse syncopées, se positionnant pour la première fois du disque du côté arty de la new wave de la fin des années 70 : la connexion XTC est confirmée, et c’est bon de voir que le groupe ne se limite pas à pousser le son de leurs guitares saturées au maximum. Deadlines, à l’inverse, est un joli condensé du style punk britannique de 1977, qui rappellera leur jeunesse à ceux de nos lecteurs qui ont vécu ces heures bénies : voix pleine de morgue, guitares enragées, mais aussi, comme toujours, une mélodie parfaitement « chantable ».
Focus Right a, de manière surprenante, une tonalité psychédélique, que ce soit du fait de son chant vaporeux, de sa structure répétitive ou de sa mélodie brumeuse. En poussant un peu, on se dira que ce n’est pas une totale coïncidence si le label de l’album, Heavenly Records, a aussi accueilli King Gizzard… What Else? continue la diversification stylistique qui règne sur la seconde face de Force Majeure : voici un titre où les claviers sont prépondérants, sur une rythmique synthétique, et où le chant est le centre de toute notre attention : une « pause » bienvenue avant les plus de quatre minutes de Only A Fool, morceau de « mekanic dancing » (pour reprendre l’expression de XTC, justement) où la voix féminine est un autre « nouvel ingrédient » réjouissant dans la recette musicale du groupe. Et encore, une fois, un final répétitif, presque krautrock (?) nous surprend.
Put Your Back into It, après ça, semble un peu trop convenu, peut-être, mais son final furieux vaut son pesant de poudre à canon. Exacto est un morceau « classique » – et ce n’est pas un reproche – pour conclure un album : construit sur un martèlement et un riff répétitif, il s’élève grâce au chant intense et aux guitares carillonnantes.
Si Force Majeure séduit, c’est par l’honnêteté de sa démarche (le mot « honnête » est un mot qu’utilisent beaucoup Delivery dans leurs interviews) : s’inscrire dans une belle – mais également large – tradition punk rock, mais prendre en compte la nécessité d’avoir aujourd’hui une approche plus réfléchie, sans pour autant perdre en intensité.
Un pari difficile, mais réussi.
[Critique écrite en 2025]
https://www.benzinemag.net/2025/02/03/delivery-force-majeure-le-punk-rock-nest-toujours-pas-mort/
Créée
le 7 févr. 2025
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