Adapter l’œuvre de Lovecraft sur tout autre medium ne peut se faire sans une ingéniosité remarquable (tant ses histoires forcent l'esprit à façonner l'inimaginable).
Beaucoup se sont cassé les dents en transposant les récits ou même la vie de l'auteur sur un support visuel, tels que le cinéma ou la bande-dessinée.
Quelquefois on assiste à des téléfilms peu inspirés avec des CGI fauchés banquant sur le nom de l'écrivain populaire, ou même à des hommages sincères mais très en dessous de la qualité de leur source, comme dans le travail de Brian Yuzna et Stuart Gordon, qui nous montrent de pâles représentations concrètes de l'inimaginable dans des prouesses d'effets spéciaux pratiques bien sympathiques.
En tenant compte de cela, continuer à adapter Lovecraft est d'une audace proche du suicide artistique. C'est une opération dont on sait qu'elle ne peut que " mal " tourner mais que certains, tels qu'Erik kriek, entreprennent quand même par amour et admiration, plus que par appât du gain.
Ce recueil est de bonne facture et exploite au mieux les possibilités du neuvième art pour retranscrire " L'invisible " (comme évoqué dans le titre).
Le noir et blanc, outre son ambiance macabre, permet au lecteur de conserver une certaine part d’interprétation dans des histoires pareilles à La couleur tombée du ciel, qui évoque elle-même un élément chromatique inédit.
Quant au style de dessin, si Kriek est un dessinateur de haut niveau, certains pourraient regretter la propreté de son trait. Un geste un peu plus expressionniste aurait été intéressant. Un dessin plus brut et moins précis aurait laissé au lecteur une marge d’interprétation plus en raccord avec l'écrit, tout en exploitant les propriétés de la BD. Les planches sont belles à regarder, on a droit à de bonnes compositions... la question à effleurer est : était-ce la bonne approche pour du Lovecraft? Chacun répondra selon ses convictions.
La mise en page d'Actes Sud est superbe, avec ces petits motifs ornant les paginations, le papier épais, les icônes précédant les récits, les portraits réalisés par Kriek enrichissant l'introduction et la conclusion textuelles présentant Lovecraft et son œuvre... cependant la traduction française laisse à désirer, avec ses nombreuses coquilles : " cauchemar " achevé par un " d " directement sur la page titre de " Le cauchemar d'Innsmouth ", un " vvb. " chelou en début de paragraphe dans la conclusion, etc...
Pour résumé, une adaptation correcte et divertissante. Sans oublier " audacieuse " lorsque l'on sait que ce genre d'entreprise est vouée - avec cet auteur et par comparaison aux écrits originaux - à l'insipidité (j'insiste sur le " par comparaison " car pris tout seul ce recueil reste sympathique).
Il y a aussi de bons ajustements dans la trame des récits qui optimisent la concision nécessaire à une BD, tout en nous privant toutefois de la lourdeur obligatoire des introductions Lovecraftiennes qui - par contraste - nous permettent de nous délecter des conclusions/climaxes cathartiques et vertigineux des nouvelles.
Rien de transcendant, mais un bon divertissement qui peut donner envie aux jeunes gens d'aller découvrir plus directement le labeur de l'homme de Providence.
C'est aussi un joli hommage de Kriek rend à Lovecraft.