Avec La Fièvre d’Urbicande (1984), Benoît Peeters et François Schuiten signent une œuvre aussi fascinante qu’étrange, où l’urbanisme devient le théâtre d’une métaphore sociale grandiose. Dans ce deuxième opus des Cités obscures, l’architecture prend vie, la géométrie devient poétique, et les questions sur l’ordre et le chaos nous happent dans un récit qui oscille entre la dystopie et le rêve éveillé.
L’histoire démarre dans la ville d’Urbicande, rigoureusement compartimentée, avec un certain Eugène Robick, un architecte un peu trop à l’aise dans cet ordre austère. Sa vie bascule lorsqu’il reçoit une mystérieuse grille cubique, un objet d’apparence anodine qui commence à croître de manière incontrôlable, envahissant la ville. Ce qui semble d’abord une simple curiosité devient rapidement une force irrépressible qui bouleverse l’équilibre urbain, social, et même personnel. Une grille géométrique qui ruine tout, mais révèle l’essence des choses ? Une idée géniale, à condition d’aimer les métaphores XXL.
Eugène Robick est un protagoniste fascinant dans son évolution : d’abord sûr de son contrôle et de son rôle dans le maintien de l’ordre urbain, il est progressivement confronté à l’impuissance face à un phénomène qui transcende ses certitudes. Urbicande elle-même, avec ses quartiers cloisonnés et ses citoyens prisonniers de leurs habitudes, est un personnage à part entière, une métaphore élégante de nos propres sociétés figées.
Visuellement, François Schuiten livre une œuvre monumentale. Chaque case est une leçon de perspective, une symphonie d’ombres et de lignes qui donne vie à cette ville dystopique et à la croissance oppressante de la grille. Les décors, magistraux et détaillés, oscillent entre le réalisme industriel et une étrangeté presque surréaliste. Mais cette perfection architecturale peut aussi paraître intimidante : on est autant émerveillé que parfois submergé par la densité visuelle.
Narrativement, Peeters construit une intrigue qui se déploie lentement, comme la grille elle-même. Les enjeux sociaux et philosophiques prennent le pas sur l’action, et le rythme contemplatif pourrait frustrer ceux qui cherchent une intrigue plus nerveuse. Mais pour ceux qui apprécient les récits où chaque détail, chaque dialogue, semble poser une question plus grande sur notre monde, La Fièvre d’Urbicande est un délice.
Là où l’œuvre excelle, c’est dans sa capacité à marier la métaphore à l’univers narratif. La grille n’est pas qu’un phénomène étrange : elle symbolise à la fois la liberté et la menace, l’innovation et la destruction, le lien et la rupture. Peeters et Schuiten jouent avec nos attentes, transformant cet objet en un personnage à part entière qui bouleverse non seulement Urbicande, mais aussi nos propres perceptions.
En résumé, La Fièvre d’Urbicande est une œuvre ambitieuse et hypnotique, un récit qui dépasse le cadre de la bande dessinée pour devenir une réflexion sur la société, le pouvoir, et l’inattendu. Peeters et Schuiten livrent ici un chef-d’œuvre visuel et narratif qui mérite qu’on s’y perde, comme dans les méandres d’une ville infiniment complexe et infiniment humaine. Une lecture qui laisse une marque indélébile, comme les lignes de la grille sur les murs d’Urbicande.