Voici un élégant album (très) grand format, réunissant les illustrations de Thomas Ott, suisse allemand vivant à Zürich, auteur de BD et illustrateur au talent aussi indéniable qu'original.
Un très beau recueil tant par le soin apporté à son impression et sa fabrication, que pour la richesse et la qualité de son contenu : seize années d’illustrations diverses (de 1985 à 2001) rassemblées pour le plus grand bonheur des amateurs et admirateurs de l'auteur ; le tout complété par une courte interview liminaire de quatre pages qui nous en dit long sur sa démarche artistique.
Décodage
Si l'on développe le titre plutôt énigmatique de l’ouvrage, on obtient : Traditional-Original-Talented-Tales. Dont acte. Mais ce titre est autrement évocateur : t.o.t.t. fait également référence aux prénom et nom de l'auteur ; c’est aussi la signature qui figure sur chaque dernière case de chaque dernière planche de ses histoires ; c’est enfin une allusion explicite à la mort (« tot » en allemand). Car les histoires de Thomas Ott sont assez sombres et leur atmosphère plutôt morbide. Cet univers si particulier rappelle fortement les célèbres "Tales of Horror" américains. L'un des albums de Thomas Ott s'intitule d'ailleurs "Tales of Error". Clin d’œil ou pied de nez ? Influence ou hommage ? Difficile à dire.
Carte à gratter
Si le noir domine dans les œuvres de Thomas Ott, ce n'est pas pour une simple question d'ambiance. C'est aussi le résultat d'un parti-pris technique, esthétique et artistique. Il choisit d'abandonner l’encre et le papier au profit de la délicate technique de la carte à gratter, dans laquelle il est passé maître. Avec cette technique, il n’est plus question de tracer des lignes à l'encre noire sur un fond blanc, mais de révéler le blanc enfoui sous une surface noire. Ce procédé, qui permet à l’auteur de matérialiser parfaitement son univers, est en même temps un facteur "d’économie" : puisque le noir doit dominer, il est plus logique et plus "facile" de partir d’un support noir que d’une surface blanche. "Facile" est ici un terme plutôt inapproprié quand on connaît la difficulté de l'exercice, qui ne pardonne pas l'erreur ! Rappelons pour finir que la technique de la carte à gratter se rapproche plus de la gravure que du dessin.
L'interview de Thomas Ott nous apprend également que l'utilisation de la carte à gratter équivaut en quelque sorte à faire jaillir la lumière des ténèbres. Car les récits ne sont pas exclusivement désespérés ou désespérants ; ils laissent apercevoir ou entrevoir, parfois, quelques traces d’humour – même s’il s’agit plutôt d’humour noir, bien sûr. Ou bien d’ironie.
Enfin, si la technique employée par Thomas Ott semble s’adapter de façon idéale à la psychologie et à la tonalité de ses histoires, elle permet aussi d’identifier, assez facilement, voire presque à coup sûr, son style graphique.
Histoires sans paroles
Autre caractéristique majeure des créations de Thomas Ott : il s’exprime et s’illustre presque exclusivement sous la forme BD muettes (sans textes). Si l’on en croit les spécialistes, voilà une trace du génie allemand, puisque les histoires dessinées sans paroles semblent être nées au cours du 19ème siècle dans les revues germaniques. Le talent de Thomas Ott, quant à lui, réside dans la maîtrise avec laquelle il manie cette forme d’expression particulière ; l’efficacité visuelle de ses histoires tout en images est aussi exemplaire que remarquable. Raconter une histoire en n'utilisant que des dessins "gravés" dans des cases relève de d'exploit. Un exploit sans cesse renouvelé chez Ott.