Luc Besson, quand même.
Tenez, j'vais parler un peu d'moi. Pour vous introduire le bousin. Ma mère le défend avec beaucoup d’engouement, ayant vu un documentaire où le réalisateur-producteur-scénariste expliquait qu'il pratiquait le cinéma à l'Américaine pour plaire aux américains, histoire de ramener leurs vils capitaux en France et tout ça. Forcément, l'idée d'une économie qui crée des emplois, envers et contre la critique médisante, ça a beaucoup plu à ma mère. Du coup, elle trouve, par principe, "Lucy" très bien. Evidemment, elle ne l'a pas vu : ma mère est une femme de principe, elle défend "Lucy", d'accord, mais sur le papier. Parce que le voir et saisir que c'est finalement pas terrib' terrib', ça serait quand même un poil chiant. Pourtant, le portrait dressé de Luc Besson manque quand même de quelques petites touches de cette démagogie super bas du front menée tambour battant depuis quelque temps et visant un public qu'il stéréotype, avec des films sur la banlieue imagée, où les flics sont des imbéciles feignants et rascistes, les petites frappes des êtres sensibles, attachants, beau gosses et portés par des valeurs d'honneur. Manichéen ? Ah mais nan, frère, pas du tout. Et quand il délaisse les banlieues, c'est pour "Taken", dont le premier était quand même un hymne étrange à la paranoïa et sa suite une vaste comédie (à coup de grenade en centre-ville). Et ça, ce n'est que pour les productions. Niveau réalisation, "Malavita" plaçait quand même la barre bien bas, avec du cachetonnage à tous les étages pour des acteurs quand même bien sympas. Du coup, oui, "Lucy" part avec un handicap, celui de son créateur, dont l'image flotte et hante tout le film. "Vous avez vu, je fais du français avec des américains et je vous sauve les miches, z'êtes trop con de me haïr". Mais tu te trompes, Luc, on te hait pas, on dit juste que tu fais quand même des films bien pourris...
Lucy raconte donc l'histoire d'une étudiante américaine, qui fait ses études dans une capitale asiatique et se voit confier un sachet d'une drogue du futur, qu'elle doit passer d'un point A à un point B. Problème, la poudre en question se répand accidentellement dans son organisme et transforme la jeune femme en super être humain, dont les pouvoirs grandissent à chaque instant - mais dont, tout autant, l'espérance de vie dégringole en flèche. Elle va devoir trouver un moyen pour survivre - ce qu'on imagine guère être trop difficile quand on a un potentiel comme le sien.
En guise d'introduction, un petit blabla scientifico-philosophique, a priori attendu étant donné le pitch initial du film. Là, encore, ça va, on va pas faire la fine bouche à tous les étages. Mais le long-métrage démarre réellement sur une discussion entre Lucy et son petit copain, Richard, un gars un poil pourrave qui doit livrer une valise et, sentant certainement l'arnaque, voudrait confier la mission à sa nana, comme le gros relou qu'il est. La séquence est assez symptomatique du film, en fait. Toute ce passage, du dialogue initial jusqu'à ce qu'elle accepte, entre dans l'hôtel et que l'élément perturbateur vienne enclencher l'intrigue, est régulièrement interrompu par de brefs instants tirés de documentaires animaliers (sérieusement), présentant des gazelles aux prises avec leurs prédateurs, qui interviennent à l'arrivée des méchants... Entre les plans animaliers insérés au milieu du dialogue et les répliques qui tirent en longueur, on sent tout une machine qui se met en route pour vous montrer combien il aimerait faire quelque chose de sérieux, quelque chose de pêchu. Quelque chose qui fonctionne. On sent les emprunts, on sent la motivation, on sent aussi combien c'est extrêmement vain. Parce que ces ficelles, elles viennent d'ailleurs, parce que le tout a l'air boursouflé, un poil artificiel et qu'au final, on a plus l'impression d'enfoncer plusieurs fois la même porte ouverte que réellement d'y trouver un intérêt narratif. On a compris, Lucy est sans défense, les méchants sont très méchants, faut-il réellement qu'on nous montre que dans la nature, ça finit invariablement par la proie dévorée ?
Assez vite, on comprend aussi où se trouve l'intérêt de nous fouetter régulièrement les valseuses avec ces prétendus "10% utilisés dans le cerveau" : l'effet d'annonce, teasing, progression linéaire du récit, allez hop. Le film annonce régulièrement à combien de pourcentage le cerveau de son protagoniste est utilisé, ce qui fait écho au tout premier discours d'ouverture de Morgan Freeman, expliquant les "pouvoirs" que le cerveau débloquera. L'idée est pas si pire, quand on y pense. C'est finalement assez proche d'un jeu vidéo : on vous montre les pouvoirs à obtenir et ensuite, on ponctue la progression du personnage de rappel de son niveau actuel, démonstration de force à la clé. Evidemment, comme on pouvait s'y attendre, ça ne pousse jamais le concept dans son retranchement : Lucy sent que ses dons lui font perdre son humanité mais n'est jamais traité comme un antagoniste par aucun des personnages l'entourant. D'un côté, c'est amusant (ils vont pas lutter contre une nana qui, définitivement, est overpowerful), d'un autre côté, c'est assez bizarre : personne ne remet en cause l'origine de ses pouvoirs ou son usage. Personne ne l'interroge sur son apparente absence de scrupule à buter à peu près tout le monde et parfois même des innocents, mais elle dit qu'ils sont condamnés, alors ça va. Lucy n'est pas Tetsuo : fou, violent, complexe, le personnage était à la fois un protagoniste et un antagoniste, traité sans jugement, mais avec la froideur clinique qu'imposait son potentiel et la folie le rongeant. C'est ça qui le rendait badass. Lucy, c'est l'inverse : elle est traitée de façon badass et du coup, jamais on n'imaginerait son personnage être autre chose qu'une gentille. Finalement, c'est un pendant féminin à Liam Neeson dans Taken : la fin justifie les moyens, toute intelligente qu'elle soit.
On en arrive à la fin du métrage, aussi ridicule que classe, avec des CGI assez propres et jolis montrant les origines du monde, montés en parallèle à la conclusion de l'intrigue... mais quelle conclusion ? On sait que la gentille est trotroforte, on sait que de toute façon, malgré ses pouvoirs, elle est restée gentille, alors du coup, quelle conclusion peut-on réellement apporter au récit ? Un petit trip format philosophique, joli mais plutôt vain, à l'image d'énormément de choses dans le film ? Ou une chouette morale : le plus fort gagne, mais ça va, le plus fort, c'est le gentil. Au final, l'ampleur qu'aurait pu prendre le récit est complètement annihilé par l'envie de faire de l'action brute - et même cette action n'est qu'un bête étalage de ce qu'est capable de faire le héros. Alors quoi ? Pas d'enjeux particuliers (on ne sait pas ce qui va se produire, mais jamais on est trop inquiet pour le protagoniste : le film ne mise aucunement là-dessus), donc pas spécialement de tensions et à part les quelques CGI pas trop mal, il ne demeure pas grand chose. C'est bizarre, on se dit "tiens, le film veut nous faire passer un truc" et au final, non - et même pire que ça, c'est assez souvent vulgaire - ou vulgairement emprunté, mais sans la réflexion sur le pourquoi de l'emprunt. Un patchwork, quoi.
Vain, extrêmement vain, mais à qui on ne pardonnera pas trop d'être extrêmement prétentieux.
PS : Ah si, la morale de l'histoire, c'est que les dauphins, eux, ont 20% de leur cerveau d'utiliser, ce qui signifie que se sont les seuls superhéros sur Terre mais qu'ils ont l'humilité de n'en avoir rien à branler des intrigues faciles. A bon entendeur, hiiii hiiiii, comme dirait l'autre.
PPS : C'est vrai qu'on vient de me rappeler que la phrase finale c'était "On nous a donné la vie. Maintenant, vous savez quoi en faire", comme si le film vous avait ouvert les yeux sur les choses fondamentales et toussa. Bon, brn oui, c'est très prétentieux, j'avoue. Nan. Juste un poil. Allez, on va baisser la note à 3, faudrait pas pousser. Et dites, c'est quand qu'on nous donne à manger quelque chose d'aussi consistant qu'Akira ?