Mademoiselle est organisé en trois parties, dont la puissance va déclinante. Chacune étant articulée autour d'un coup de théâtre, qui nous fait voir la réalité autrement, à la manière du Rashômon de Kurosawa, référence en la matière.
Dans une première partie, Park Chan-wook excelle à nous faire ressentir la fascination qu'exerce Mademoiselle sur sa servante : beauté du décor, des étoffes, raffinement de tout ce qui est donné à voir comptent autant que la personne elle-même. Lorsqu'elle l'habille ou la déshabille, l'assiste dans son bain, Sook-Hee est troublée par Hideko, et l'on découvrira vite que ce trouble est réciproque. Une simple cloison sépare les deux femmes la nuit, métaphore typiquement japonaise, qui peut évoquer autant la frontière poreuse entre les classes que celle existant entre la Corée et le Japon. Dans cet univers extrêmement stylisé, d'une délicatesse toute orientale, Park Chan-wook introduit de temps en temps un trivial "fait chier", sorte de dissonance dans cette harmonie, qu'il fait prononcer par l'une et l'autre des deux femmes. Ce sont elles, en effet, qui vont introduire la rupture dans cet univers conçu par les hommes et pour leur jouissance exclusive.
A cet égard, certains ont pu voir en Mademoiselle une oeuvre féministe. Voire. Je dirais plutôt : tournant en ridicule la domination masculine... mais sans mettre pour autant réellement les femmes à l'honneur. Car, à part aimer, elles ne font rien de formidable durant les 2h30 de cet un peu trop long métrage. Rien de nouveau sous le soleil donc, pour elles : les femmes sont faites pour aimer, point, fût-ce entre elles. Seule saillie véritablement féministe, que j'ai vraiment appréciée : lorsque Hideko écrit à son oncle que "les femmes qui tirent leur plaisir d'être prises de force, c'est uniquement dans les livres" (j'ajouterais : et au cinéma). En ce sens, la sexualité féminine, progressive, épanouie, s'oppose à la violence mécanique et à la frustration sans cesse renouvelée de celle des hommes. C'est sans doute là qu'est le féminisme de ce film, qui est plutôt celui de la revanche des femmes, façon Tarantino (Kill Bill, Boulevard de la mort), et on ne sera pas surpris que celui-ci ait plaidé la cause de ce Mademoiselle.
De nombreuses autres références viennent à l'esprit : Rebecca pour le manoir, labyrinthique, inquiétant, Eyes Wide Shut pour le sado-masochisme des grands bourgeois, La servante pour l'intrigue, Mullolhand Drive pour la relation trouble entre les deux femmes.
Mais Park Chan-wook n'est pas pour autant Hitchcock, Kubrick ou Lynch : malgré la sophistication des décors, des costumes, du filmage virtuose (usage de la cellule anamorphique qui permet une grande profondeur de champ et donne ainsi leur poids aux seconds plans), des situations (la sensualité du polissage d'une dent dans un baquet d'eau fumante par exemple) et de l'intrigue énoncée en flash backs (dont un qu'il m'a fallu revoir pour comprendre, possible uniquement en DVD, ce qui est problématique), l'ennui commençait tout de même à poindre au bout d'une heure, lorsque surgit le coup de théâtre en fin de première partie, qui relance l'attention. Jouissif. On revoit de nombreuses scènes avec un éclairage différent, procédé que j'affectionne toujours (récemment dans Seules les bêtes de Dominik Moll). Jusqu'à un troisième coup de théâtre, que certains indices annonçaient (la corde à l'arbre lors de la fuite, signe d'une malédiction qui se poursuit de génération en génération), ouvrant sur une troisième partie.
Où le film s'effondre nettement, avec pas mal de scènes inutiles ou ridicules :
La scène où Sook-Hee déchire rageusement tous les livres, outrancière comme aime Park Chan-wook (qu'on se souvienne de la fin de Old Boy, qui était elle aussi décevante). La scène de torture, qui semble avoir été placée là juste pour satisfaire les attentes de son public. Et surtout la scène d'amour finale : alors que l'acte sexuel est censé monter en intensité, c'est le contraire qui se produit ici, la scène du bain puis celle de la "découverte de l'amour par Hideko" étant cent fois plus fortes que les deux dernières, entièrement explicites. On est passé d'un érotisme subtil, jouant sur les textures, les odeurs, les teintes, à un porno glamour assez banal.
Ainsi Park Chan-wook ne se montre-t-il pas à la hauteur de ses ambitions, cédant à la vulgarité du sexe comme de la violence. Fait chier...