L’ayant découvert il y a une dizaine d’années, déjà, Bully, qui était alors mon premier Clark, avait été un choc. Je me souviens l’avoir revu dans la foulée, enfin quelques jours plus tard, tant il me hantait. C’est un peu différent de s’y confronter à nouveau aujourd’hui car si le film est toujours aussi fort, cinglant, détraqué, il semble davantage concourir à l’exercice de genre. On a un peu cette impression d’en ressortir manipulé tandis que Kids continue de nous meurtrir. Quoiqu’il en soit et ce bien qu’en en connaissant ses rouages, Bully reste un beau portait d’une jeunesse américaine désœuvrée, sans objectif, sans morale. Jeunes que Clark vient caresser de sa caméra dans leur beauté, leur transpiration et leur violence, sans jamais ne s’en extraire. De la drogue, de la sueur et du cul il ne s’agit que de ça. Les skate-boards sont provisoirement remplacés par les jeux vidéo, Mortal Kombat à l’honneur. On y joue même sous acide dans les arcades. Les célèbres Fatalités les font gerber. Et à côté qu’y a-t-il de changé encore ? Une histoire de vengeance toute simple, sorte de colère groupée intraitable qui ira jusqu’au bout dès l’instant que le groupe aura pris une autre dimension (Un ami flingué aux amphètes, un autre recruté en tant que tueur à gages). Bobby n’est alors plus le connard qui malmène son ami d’enfance, le frappe, l’humilie, ni celui qui viole les ados mais un pauvre looser fils à papa qui veut réussir son bac et que l’on va trucider au couteau et à la batte avant de le jeter aux alligators dans les marécages. C’est La Floride qui est à l’honneur dans Bully mais elle ne ressemble aucunement à celle que l’on a l’habitude de croiser au cinéma. Du pur Clark, qui explose littéralement dans cette scène de meurtre sur la plage, véritable opéra macabre construit dans le même vertige que celui qui traverse, habite, secoue chaque personnage.


 Auparavant, Bully n’est que suite de séquences sans liant distinctif, scénaristique autant que temporel, captant cette jeunesse qui s’enfonce dans le néant, comme ça l’était déjà dans Kids et sera durant toute la filmographie de Larry Clark. La mise en scène reste indomptable, constamment boostée à l’énergie, n’hésitant ni un interminable et gratuit plan circulaire, ni des expérimentations fiévreuses et inserts d’entrejambe en tout genre. Dans un élan similaire, les préparatifs du meurtre sont saisis dans leur folie instinctive, tout en excitation et inconséquence, jusque dans son accomplissement et ce qui s’ensuit, longues disputes groupées autour de qui a planté le premier et tuer le dernier, jusqu’au sein même du tribunal, dans une séquence finale absurde où certains ne comprennent toujours pas ce qui les attend, tandis que l’une des filles est enceinte et une autre a fini par balancer tout le monde. Pour saisir ce vertige post meurtre Clark utilise l’un des plus beaux morceaux de Fatboy Slim, Song for shelter. Et un peu plus tôt, pour la scène pivot, il accompagne le massacre d’une des merveilles de Thurston Moore. Quand on combine à ce point le bon goût et le talent ça laisse forcément quelques traces. Il y a chez Clark une science du désastre qui se traduit systématiquement par des propositions mise en scénique que l’on ne croise nulle part ailleurs. C’est surtout pour ça que j’aime autant son cinéma, même s’il a tendance à perdre de sa superbe au fil du temps et des revoyures.
JanosValuska
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le 13 sept. 2015

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JanosValuska

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