Les ordinateurs rêvent-ils de moutons électriques?
Un tournoi annuel d'échec, se tenant dans un hôtel assez miteux de San Diego déjà investi par une congrégation d'allumé du ciboulot, réunit, en ce début d'années 80, les plus grands spécialistes de la discipline. Non pas de celle des échecs, mais de celle de l'intelligence artificielle et de la programmation informatique : la compétition opposera en effet, durant trois jours, non pas les hommes directement entre eux mais les ordinateurs et les programmes qu'ils auront spécialement conçus. Ou comment l'affrontement brute de l'esprit de l'homme qui faisait la beauté du jeu s'est vu corrompre par l'outil informatique. L'interface n'est plus désormais l'échiquier mais l'écran sur lequel chaque programme annonce le coup suivant. La lutte de l'esprit a changé de support. Un faux pas en avant comme les détestait Kubrick.
Computer Chess répond à la question suivante : la meilleure façon de montrer le vide existentiel de l'homme au cinéma était-elle de filmer le vide, ou plutôt de faire un film vide? La réponse est bien entendu non, et c'est tant mieux. Se résoudre à une telle bassesse serait dommageable pour tous. C'est pourtant ce que persiste à faire la plupart des films actuels, celui-ci inclus. Si le postulat de départ et la richesse thématique qui pouvait en découler étaient très prometteurs, le résultat est bien en deçà de mes attentes : le choix de ce noir et blanc hyper-monotone est dur à supporter, le sous-jeu des acteurs (non professionnels à leur décharge) agaçant, la mise en scène pas originale pour un sou (malgré des un nombre de tentatives indécent et embarrassants pour Bujalski) et le montage insupportable (des plans d'une laideur sans nom qui s'enchaînent à la vitesse du son, des split-screen qui me feraient presque aimer De Palma...).
Computer Chess est symptomatique du sous-genre Mumblecore, dont Bujalski est d'ailleurs considéré comme la tête de proue, qui prône une radicalité formelle (petits budgets, acteurs non professionnels, mise en scène "avant-gardistes", ambiance décalée à la Wes Anderson) et fondamentale (en l'occurrence qu'est ce qui se passe lorsque deux pions partagent la même case, c'était foutrement prometteur faut l'avouer) proche de Kubrick et Welles, mais qui continue de proposer des films d'une vacuité et d'une banalité déconcertante. Sans être idiot pour autant (il est même souvent très intelligent), ce cinéma souffre en grande partie du manque de talent de ceux qui le pratique. Ce qui ne les empêchent malheureusement pas de gangrener le cinéma américain dit indépendant...