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Ce que l’homme oublie
Avec L’Intendant Sansho, Kenji Mizoguchi nous plonge au cœur du Japon du XIᵉ siècle pour raconter le destin déchirant d’une mère et de ses deux enfants réduits en esclavage par un intendant...
le 28 mars 2016
« Quel monde affreux ! », L'Intendant Sansho pourrait-il être expliqué par cette seule citation ? C’est un peu plus compliqué.
En réalité, l'intégralité du film ressemble à une quête d'éthique à adopter pour habiter ce monde. Comme dans tous les films, "féodaux" et "contemporains", de Mizoguchi, il y a la question de la prostitution, de l'oppression sociale, des gens voulant changer la situation et la loi. Mais ce ne sont pas les sujets du film. L'intendant Sansho parle vraiment de la recherche d'une vérité, pose la question d'une clef pour vivre avec les autres. Un homme d'État, exilé pour avoir voulu être juste envers des paysans, va présenter immédiatement ce sujet à son fils, Zushio, comme une morale à ne jamais trahir : « Un homme sans pitié n’est pas humain. Sois dur pour toi, généreux pour autrui. Tous sont égaux et ont droit au bonheur. » Cette ligne de conduite va demeurer inscrite en Zushio et reviendra plusieurs fois dans le film comme un rappel à l’ordre de la part de Mizoguchi. Ce sont les premières paroles qui ouvrent sur une problématique concernant la cohabitation avec le monde. Et bien qu’il se les répète toute son enfance, Zushio ne sera pas heureux pour autant.
Le reste de la famille, c'est-à-dire Tamaki, la mère, Anju, la fille et Zushio vont subir malheur sur malheur. Un destin leur est imposé avec violence ; une fatalité inexplicablement injuste et sauvage. Le monde semble alors former une prison spirituelle ; renforcée par des prisons physiques, tant bien le camp de l’intendant Sansho que la géographie même de Japon. Une multitude d’iles difficilement joignables : où qu’on aille on ne peut pas traverser, on ne peut pas s’enfuir. On est pris au piège par ce monde physique, on est prisonnier de son sort, le monde ne nous laissera pas devenir ce qu’on n'est pas. L’idée qu’on n'échappe pas à ce destin reste présente pendant une première moitié de film très dure, où tout va de mal en pis. Puis, dès les premières actions orchestrées par la propre volonté des personnages, les choses changent. Zushio s’évade du camp de l’intendant Sansho et de son influence nocive. Il brise les chaines d’un monde fatalité qui ne lui convenait pas et qu’il croit enfin pouvoir changer.
La scène où Zushio quitte l’emprise de Sansho marque Zushio pour tout le reste du film, car sa vie future a dépendu presque qu’uniquement de sa sœur. C’est cet amour filial, qu’Anju continuait de raviver auprès de son frère, qui apparaissait alors comme le seul sentiment qui l’animait dans sa dureté acquise auprès de l'intendant. Et c’est cet amour qui va non seulement le décider à s’enfuir, mais qui va tracer sa vie jusqu’à la fin du récit. C’est enfin le sacrifice de sa sœur qui va protéger et pousser Zushio jusqu’au bout même de sa quête (même s’il n’en a pas conscience). Il ne pourra jamais abandonner, car il doit lui-même retrouver sa mère et sa sœur, mais en réalité Mizoguchi veut montrer que l’ultime sacrifice de sa sœur pour lui ne peut pas être en vain, ne doit pas être vain. Il doit trouver sa place dans le monde, c’est l’héritier de la morale de leur père, il doit changer le monde.
Dans un voyage de figure paternel en figure paternel, Zushio se refugie chez Taro, le fils de l’intendant devenu moine Bouddhiste pour échapper à son père. Dans une lumière très sombre, Mizoguchi place un nouveau discours sur la vision du monde. Ce moine à l’air brisé par la vie, qui avait déjà affirmé il y a dix ans : « Quel monde affreux ! », explique alors à Zushio : « À moins de changer le cœur humain, le monde dont tu rêves ne naitra jamais. ». La solution de Taro, pour subsister dans un monde remplie d’intendants Sansho, a été de ne plus côtoyer l’humain et se consacrer à Bouddha. Mais Zashino se désigne à autre chose, car lui, son cœur a changé. Ainsi tout ce qu’il entreprend depuis ce changement lui réussit.
Son apprentissage est alors terminé. C’est un homme remplie de philosophie, concentré des phrases de son père, de volonté, d’un cœur pur. C’est un homme bon. La dernière figure paternelle, qu’est le premier ministre, va alors, en lui donnant le pouvoir et en lui annonçant la mort de son père, mettre un terme à sa transformation. En enterrant son père, Zushio devient lui-même la figure paternelle, et le pouvoir appuiera sa philosophie. Zushio qui était très agité et bouillonnant jusqu’ici, gagne en sagesse. L’apprentissage, la transformation est terminée. C’est devenu un adulte.
Sa quête touche au but, et c’est là la plus grande poésie du film, quand après avoir battu Sansho et libéré les esclaves, il renonce à tout pouvoir. Il abandonne son titre une fois qu’il a fait tout le bien dont il jugeait être capable. Il l’abandonne au profit de sa famille. Sa dernière famille restante, sa mère, une prostituée estropiée et aveugle. Il la retrouve enfin, comme une récompense du monde pour sa quête, après avoir fait ce qu’il devait faire et appris ce qu’il devait apprendre pour vivre bien. Mizoguchi explique enfin au travers de la mère « c’est par ce que tu as écouté ton père que nous sommes enfin réunis »
Ce film, d’une grande puissance, parle donc d’un garçon devenant adulte. La poésie de Mizoguchi a été de démarrer la quête de Zushio avec la clef qui le rendra enfin heureux, comme le dit sa mère, déjà en sa possession. Mizoguchi nous montre que finalement, dans un monde hostile, cruel, dangereux, il ne tient qu’à nous de se faire une place. Le monde peut être une prison, ou un refuge, mais le problème est l’humain. Mizoguchi nous montre un homme qui fut cruel, devenu juste et bon. Appuyé par un contraste très fort dans l’image, on voit le monde rempli par le mal, mais de temps en temps des petites taches pures arrivent transportant l’espoir. Un espoir en l’homme. Mizoguchi nous montre qu’après avoir été esclave pendant 10 ans, après la mort de sa sœur, après la mort de son père, après tant de traumatismes, cet homme peut renoncer à son pouvoir, cet homme peut pleurer de bonheur sur les genoux de sa mère.
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Créée
le 6 déc. 2013
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