Il semblerait que, par chez nous, dès qu’un film adopte un ton un tant soit peu suranné, du genre image d’Épinal, du genre "vieille France", ça ne passe pas (plus) auprès d’honorables critiques (Amélie Poulain, la pauvre, s’en souvient encore). Dès lors, ledit film se voit accusé de véhiculer une image rance et rétrograde (une image… de droite ?) de notre chère patrie. Certes, si certains films accusent quelques relents d’académisme et de naphtaline dès qu’il s’agit de vanter nos savoir-faire, pourquoi tant de haine envers La passion de Dodin Bouffant, film simple, gracieux et tout en caméra voluptueuse ? Trần Anh Hùng a été accusé de conservatisme douteux (Le Parisien par exemple s’offusque "des femmes en cuisine et des hommes à table… Hors-sol, hors d’âge, presque écœurant" sans, visiblement, prendre en compte l’époque à laquelle se déroule le film, le ramenant bêtement aux considérations sociétales d’aujourd’hui) alors qu’il ne montre rien d’autre que des gens qui cuisinent, cultivent leur potager et conversent à table.
Donc ça, ce serait rance et rétrograde ? Et si la vraie audace du film était, justement, d’oser se trimballer ces aspects-là et d’en faire un film ovni, comme hors des modes et hors des cadres, à la limite de l’expérimental parfois (les vingt premières minutes, magnifiques, où l’on prépare un repas aux seuls bruits des ustensiles et des cuissons) ? Parce que oui, ici on parle correctement, on parle en faisant les liaisons, en savourant l’art de la lettre. Ici on cuisine comme avant, on cuisine terroir, consistant, en en mettant à côté. Ici on raconte un temps qui n’existe plus (les saisons, les oiseaux qui gazouillent, un déjeuner dans les herbes au bord de l’eau…). Un temps qui prend son temps.
Ici il y a l’amour des bons mots, l’amour de la bonne chère, l’amour des belles choses et du travail bien fait. Et, bien sûr, il y a l’amour tout court. Car le film, outre la mise en scène de passions culinaires pointues (sous l’égide du chef étoilé Pierre Gagnaire), parle aussi de passion sentimentale, celle entre Dodin, qui aime à recevoir son cercle d’amis lors de délicieuses agapes, et Eugénie, sa cuisinière, son amante, sa femme, enfin dont il espère qu’elle devienne, un jour, sa femme. Mais Eugénie se plaît à se dérober sans cesse à ses demandes, y préférant une ingénue résistance, et parce qu’elle sait Dodin encore épris d’elle, après plus de vingt ans passés ensemble, et habité de ce sentiment de ne pas avoir pu tout prendre d’elle. De ne pas savoir tout d’elle.
Trần Anh Hùng filme avec un raffinement extrême (la photographie de Jonathan Ricquebourg est splendide, et certains plans ressemblent à des tableaux de maîtres) leur parade amoureuse au salon et dans les chambres et la parade des plats se préparant en cuisine. On imagine d’ailleurs, avec gourmandise, ce que Peter Greenaway aurait fait d’un tel sujet ; une œuvre, à n’en pas douter, alliant la sophistication de Meurtre dans un jardin anglais, le faste du Cuisinier et la truculence de Que viva Eisenstein!. Il est vrai en revanche que le film est davantage réussi dans ses scènes de confections gastronomiques, qui littéralement hypnotisent et font saliver, que dans celles où les personnages se plaisent à deviser doctement (et souvent de façon un rien engoncée). Comme il est vrai aussi que, oui, ce fameux raccord entre une poire pochée et la croupe de Juliette Binoche est quelque peu maladroit. Mais tout ça, évidemment, reste chez chacun une affaire… de goût.
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