Il paraît hasardeux de s’attaquer aujourd’hui à la Shoah quand on est cinéaste, tant les angles d’attaque novateurs sont limités, tant tout semble avoir déjà été dit et montré, de Lanzmann à Resnais, en passant par Polanksy, Spielberg, Costa-Gavras ou László Nemes. Perpétuer le devoir de mémoire est essentiel, de même qu’il est primordial de continuer à questionner ce qui a poussé une part de l’humanité à basculer dans l’horreur, à cela il n’y a pas de doute. Glazer, cinéaste expérimental s’il en est, a choisi l’approche du hors-champs, de la banalité d’une famille allemande proprette qui vaque à des occupations de famille allemande proprette…de l’autre côté des murs du camp d’Auschwitz-Birkenau.
Cette famille, c’est celle du commandant du camp, Höss. Une petite tribu qui va pique-niquer au bord de la rivière, observer les hérons dans les prés et discuter aménagement floraux lorsqu’ils reçoivent des invités. Alors que Glazer nous montre de beaux visuels d’une vie à la campagne, la bande sonore dévoile tout ce qui se passe de l’autre côté du mur: cris, bottes, coups de feu, cacophonie des incinérateurs… Le hors-champ visuel remplit l’univers auditif du spectateur, et tandis que le parisien n’entend plus le bruit de la circulation par sa fenêtre, les Höss font abstraction de l’infamie voisine. Pire encore, la terrible machine inhumaine est tellement intégrée à leur quotidien qu’on les verra jouer avec des dents en or, chiner dans les fripes récoltées ou se baigner dans une rivière cendrée. Une parti pris radical de ne rien montrer, si ce n’est des nuits rougeoyantes, qui malheureusement ne suffit pas à faire dépasser au film son approche conceptuelle.
Car mis à part quelques scènes fortes (ces trains qui passent dans la nuit par exemple), de par ce décalage constant, le spectateur est en droit de se demander ce que The Zone of Interest (terme employé pour désigner les 40km² autour du camp) peut apporter de plus. Car si le rythme volontairement lent et dérangeant fait son effet, il a aussi pour conséquence d’apporter un ennui tant on a vite assimilé là où on voulait en venir et que l'absence de trame narrative se fait sentir. Certes, l’horreur nous accompagne durant 1h45, mais c’est également une suite de portes ouvertes que l’on enfonce. On sait ce qui se trame, on sait que cette mécanique industrielle de rendement est une surcouche dans cette abomination historique, on sait que beaucoup des bourreaux trouvent un détachement psychologique dans le fait d’être simplement les rouages d’une machine. Et Glazer ne parvient malheureusement pas à dépasser ces états de fait malgré sa maîtrise formelle. Le film est nécessaire mais son approche clinique m’a quelque peu laissé sur le carreau.
Dans cet exercice périlleux, il s’en sort tout de même avec les honneurs, notamment grâce à ce superbe final où le corps de Höss semble rejeter viscéralement ce que son esprit lui a forcé à accepter, le tout dans un décor liminal d’escalier en damier qui n’en finit pas, comme un labyrinthe tortueux dans lequel il joue l’équilibriste pour garder une part de rationalité. Ça n’efface malheureusement pas une certaine pose, par cet écran noir introductif forçant l’inconfort de manière superficiel et annonçant d'emblée que l'on ne montrera pas mais qu'on entendra, ou cette récurrence d'un ange nocturne artificiel, livrant de l’empathie au plus noir de l’humain, qui n'aboutira jamais.
Je ne sais sur quel pied danser devant cette œuvre qui, si elle ne m’a pas entièrement convaincu, saura probablement me marquer sur la durée. Que je l’ai globalement aimé ou pas n’est pas la question, puisque je ne pense pas qu’elle soit faite pour être appréciée. Qu’elle m’ait poussé à réfléchir par contre, c’est certain, et ce jusqu’à cet ultime parallèle avec la scène de nettoyage du musée qu’est aujourd’hui Auschwitz. Une réussite donc?