C’est complètement au hasard, l’année dernière, à la faveur d’un défi ciné, que j’ai découvert Victor Erice, dont je n’avais jamais entendu parler. Il faut dire que le cinéma espagnol n’est pas vraiment ma spécialité.
L’année dernière, donc, j’ai regardé L’Esprit de la ruche, et ce fut un choc. Une de ces claques cinématographiques d’autant plus importantes qu’elles sont inattendues.
J’ai découvert ensuite que notre bonhomme avait réalisé en tout trois longs métrages de fiction en 50 ans : L’Esprit de la ruche en 73, Le Sud en 83 et Fermer les yeux en 2023.
Fermer les yeux est un très bon film.
L’Esprit de la ruche est magnifique.
Le Sud est un chef d’oeuvre.
A priori, Le Sud semble prendre le même chemin que L’Esprit de la ruche, sorti 10 ans plus tôt. Nous suivons une gamine, Estrella, et le cinéaste se plaît à mettre en image l’imaginaire de la fillette. Seulement, dans L’Esprit de la ruche, cet imaginaire superpose la vision du Frankenstein de James Whale et la réalité d’une guerre civile espagnole pas encore finie.
Le Sud est situé plus tard. Il débute en 1957. Estrella est la fille d’un médecin, Augustin Arenas, venu s’installer dans le Nord de l’Espagne. Elle ne va pas à l’école et passe beaucoup de temps avec son père.
En adoptant le point de vue d’Estrella, c’est bien ce père qui devient le centre du film. Un père mystérieux, médecin certes, mais qui s’enferme pour faire des expériences (on ne saura jamais lesquelles), qui est un peu radiesthésiste et sourcier à ses heures, etc. Comme Estrella, nous allons voir toute une série d’actes énigmatiques accomplis par le père sans jamais parvenir à les comprendre pleinement.
Ce père est et restera une énigme tout au long du film. Certains éléments vont se dévoiler, à demi-mots, sans jamais rien affirmer clairement. On devine que si la famille s’est enfouie au fin fond de la campagne dans un endroit aussi reculé et loin de tout, c’est parce qu’elle ne partage pas les opinions de la dictature franquiste. On sait que la mère était institutrice avant l’arrivée au pouvoir de Franco, et qu’elle a dû quitter son métier à ce moment-là. Quant au père, même si rien n’est dit, on devine aussi son opposition. On sait, par exemple, qu’il refuse d’aller dans des églises, dans une Espagne où les dirigeants de l’église catholique s’étaient fait les alliés du dictateur.
Cela renforce l’image d’un père en marge. Et constamment, même quand Estrella sera plus grande, à la fin du film, il restera insaisissable. La personnalité d’Augustin est comme le sable qui lui donne son nom (Arena en espagnol), elle semble glisser quand on cherche à la saisir (à noter que, dans Fermer les yeux, il s’agit de rechercher un acteur disparu depuis des décennies, et que ce personnage, lui aussi insaisissable, s’appelle également Arenas).
Outre ce père, l’ensemble du monde semble inaccessible, impossible à appréhender, et s’entoure d’une aura de mystère. L’esthétique du film, sublime, accentue cet aspect : Erice favorise les scènes crépusculaires, les soleils qui se couchent, les ombres qui grandissent et font s’atténuer les limites des objets et des personnes. Quand il filme un décor, il est souvent difficile, voire impossible, d’en deviner les contours exacts, de percevoir où sont les frontières, les limites.
Et il en va souvent de même avec les personnages, d’ailleurs. Ils sont souvent plongés dans le clair-obscur, une moitié du visage illuminée, l’autre moitié disparaissant dans l’ombre. Ou alors les personnages sont vus à travers une vitre, de façon trouble, opaque, sans netteté. Des personnages évanescents. Une esthétique qui en renforce le caractère incompréhensible.
Et renforce aussi l’idée qu’un monde vu de loin, à travers une vitre. Estrella vit comme enfermée dans son imaginaire. Elle tente de combler les lacunes, elle observe beaucoup ce qui se passe autour d’elle.
Le Sud, ici, c’est l’ailleurs. L’ailleurs de l’imaginaire (comme dans cette scène où Estrella regarde des cartes postales de Seville en tentant de reconstituer ce qu’avait dû être la vie de son père dans ce Sud rêvé). L’ailleurs du passé perdu, de l’origine. L’ailleurs quasi mythique où l’on voudrait aller. L’ailleurs du futur également, qui rendrait possible la guérison de la mélancolie qui atteint Estrella.
Avec Le Sud, Victor Erice (qui, d’après Wikipedia, affirme que le film est inachevé, qu’il aurait dû avoir une seconde partie qui n’a jamais vu le jour) signe un film d’une grande sensibilité. Un des meilleurs films sur l’enfance et sur son imaginaire, esthétiquement sublime, effleurant les sentiments et créant des scènes magnifiques.
Il est intéressant, d’ailleurs, de noter la cohérence interne aux trois films de Victor Erice. Films sur l’imaginaire qui comble les lacunes et permet d’appréhender le monde, films peuplés de personnages insaisissables, films à l’esthétique très travaillée et toujours connectée à ce qui est racontée, films de l’émotion et de la poésie : en trois longs métrages, Erice a construit une oeuvre magnifique.