Alors qu’un projet d’oléoduc menace les terres amérindiennes, un groupe de jeunes activistes s’oppose au projet. Autour du feu, leur grand-père leur raconte l’histoire de la création du monde…
La quête perpétuelle
Au commencement, un vieil homme et un peu de boue. Une colère, un coyote. Áron Gauder joue en permanence sur l’harmonie et la disharmonie pour allier fond et forme. En tirant parti des libertés du dessin, Les 4 âmes du coyote rend concrets les concepts qui sont au centre de son histoire. Modernité et tradition, démesure de la nature et petitesse des humains, vie et mort, les contrastes sont centraux. Développés visuellement comme thématiquement, ils créent le message du film en l’incarnant par des effets cinématographiques multiples. Dès l’entame, le plan du serpent qui se fond progressivement en un tuyau géant donne le ton du jeu entre les échelles qui sera au cœur du film. Les cadrages guident le point de vue, les contre-plongées donnant à ressentir le vertige existentiel de l'infini. Quand le vieux créateur change de taille et façonne l’environnement à sa guise, tout est mis en place pour relativiser la place de l’humanité.Des organismes monocellulaires aux éclairs provoquant un feu de prairie, la nature est envisagée sous toutes ses coutures.
Humanité bien ordonnée
Pour autant, le récit est bien celui qui est transmis aux humains, avec tout ce que la démarche comprend de croyance, d’anthropomorphisme et de subjectivité face au monde. Il est autant question de tangible, faune et flore, monts et vallées, proies et prédateurs… que de la nature de l’Homme. Les morphings rendent concrète l’idée d’une nature une et indivisible, d’un cycle de vie et de mort inéluctable et harmonieux. Lorsqu’une création animale devient deux individus d’une même espèce, les fondus permettent de naviguer d’un couple de dindons à un duo de raton-laveur. L’essence même du dessin animé induit une liberté virtuellement illimitée, rendant hommage à la diversité du vivant. Est-ce là le paradoxe de l’animation ? La nature magnifiée par l’artificialité, par la création de l’être humain qui se prend pour Dieu. C’est en tout cas un des questionnements que soulèvent en moi ces contes amérindiens. L’Homme, assez présomptueux pour tenter de dominer la nature, s’approprier des terres ou tuer sans nécessité. L’Homme, sciant la branche sur laquelle il est assis, celle d’un arbre dont les racines sont nourries par les cendres de ses ancêtres et celles des ancêtres de ses ancêtres. Une idée mise en évidence par l’individualisme des humains modernes, les seuls qui sont prénommés. En créant des nouveaux rapports de force, ils sont devenus quelqu’un au dépend des autres. À ce sujet, nommer une chose revient à reconnaître son existence. Les humains originels ont besoin de se sentir vivre. Nommer, c’est donner du relief, une animation différente. Il n’est pas anodin que le coyote et le vieux démiurge nomment avec autant d’entrain. A l’époque où le prénom et le nom prévalent sur l’humanité, sur le fait même d’appartenir à l’espèce humaine, n’est richesse que l’appropriation et non le partage de la Terre.
Du Verbe au Geste
Si l'homme n'est qu'une partie d'un tout qui le dépasse alors l’animation, par le geste, donne la vie. Les 4 âmes du coyote fait de son statut de récit légendaire sa force. Se faisant, il convoque l’Histoire du monde. De l’apparition de la vie aux premiers hommes, de la pomme de la Genèse au feu prométhéen, le pouvoir évocateur de ces incarnations est puissant. Puissance que de convoquer et d’animer. Le cercle d’union du vivant, composé de 4 segments, peut alors représenter la Terre, ses 4 points cardinaux et ses hémisphères au même titre que la carapace de l’île tortue. Nul lion, nul éléphant, nul panda ou autre espèce extérieure à ces contrés, pourtant, le message est universel. De trace de faune ou de flore, en Europe, ne sont montrées que des plumes d'apparats sur des accessoires ou vêtements de nobles de la cour. Quand le réalisateur décide de montrer ce que les européens appelèrent le Nouveau Monde, il le magnifie, y détaille la diversité de ses animaux et la place que prend peu à peu l’homme et la femme dans cet écosystème. Cette vision se confronte à celle de sociétés éloignées de la nature, qui les instrumentalisent, la conquiert et, de tous temps, se l’approprient.