Le grand méchant de l'histoire, Edgar, n'est-il finalement pas bien à plaindre ? Alors que sa patronne vit seule, sans famille à charge, dans le luxe indécent d'une grande maison, pourquoi doit-il vivre dans une mansarde grise et décrépie ? Ne pouvait-elle pas lui fournir un appartement décent dans son hôtel particulier, surtout qu'il se charge très probablement de son bien-être et de ses chats 7 jours sur 7 ? De plus, pourquoi léguer son héritage en totalité à ses chats ? Le pauvre majordome n'avait-il pas droit à une rétribution pour ses années de service, passées et à venir ? Et quelle privilège infâme de laisser autant de richesse à des animaux qui n'ont besoin que d'un confort décent et d'affection pour être heureux... N'aurait-il pas été plus humain de la part de la vieille cantatrice de les confier à Edgar contre une part de ses biens en échange de leur bien-être, et de laisser tout le reste à des oeuvres de charité ?
Certes, son geste d'abandonner les pauvres chats innocents dans la nature est impardonnable, mais il ne mérite pas de mourir d'asphyxie dans une malle à destination de Tombouctou... Dire que tout cela aurait pu être évité si la vieille aristo avait un peu de considération pour les gens qui l'entourent... On passera aussi sur le fait que le catnapping fasse la une du journal... Sûrement la vieille dame qui a fait jouer de ses relations... Privilège encore et encore...
En dehors de cette prémisse usant du privilège indécent de la richesse et qui permet surtout au film de justifier les pérégrinations de Duchesse et ses enfants, "Les Aristochats" nous fait vivre une belle aventure et plein de belles rencontres sans temps mort, remplies d'énergie, de rires et d'une musique incroyable.
Qui ne connaît pas la chanson "Tout le monde veut devenir un cat", une des plus grandes réussites du studio ? Ca bouge, ça danse, ça chante, tout les personnages sont charismatiques (même si j'ai un peu de mal avec les stéréotypes incarnés par le siamois...) c'est merveilleusement animé et rythmé, avec des montées, des pauses, un slow, avant un finish mémorable. Il reste d'autant plus en mémoire qu'il s'agit d'un des rares représentants du style parmi les grands classiques, et qu'il s'impose donc avec brio parmi les meilleurs morceaux.
J'adore aussi la poursuite en moto avec Napoléon et Lafayette, couple de chiens déjantés qui passent leur temps à pourchasser tout ce qui a des roues. Beaucoup d'inventivité, une excellente chorégraphie des cascades, de la comédie à chaque plan... Le tout en servant le scénario.
De fait, toutes les scènes servent à faire progresser l'histoire et pas juste à faire du remplissage. On prend le temps au début de voir les chats évoluer dans leur environnement familier, de créer l'élément perturbateur en la personne du testament, jusqu'à ce que les pauvres bêtes soient abandonnées à elles-mêmes dans la nature et Edgar puni par les chiens pour son geste.
À partir de là, chaque rencontre apporte quelque chose en termes de développement, avec O'Malley qui commence comme un casanova libertin avant de s'attacher d'une belle façon à la petite famille, les oies qui servent à ce rapprochement, et évidemment les cats qui montrent le côté joyeux de cette vie populaire inconnue de Duchesse et ses chatons.
Aucun superflu ou scène trop longue, le film prend son temps quand nécessaire pour nous permettre d'absorber les émotions et la progression des sentiments, si bien qu'on croit totalement à la romance entre O'Malley et Duchesse.
L'animation n'impressionne pas et reste dans la continuité des films précédents du studio depuis "Les 101 Dalmatiens", mais elle compense par une inventivité bienvenue dans les mouvements et la mise en scène, qui nous font oublier sa simplicité.
"Les Aristochats" a bien mieux vieilli que dans mon souvenir. Si je mets de côté mon dédain et mon irritation pour le terrible aveuglement et égoïsme de la vieille cantatrice - même si la réponse d'Edgar est impardonnable - j'ai retrouvé un film charmant et sensible, plein de moments drôles, dynamiques, ainsi qu'une chanson que j'aime à fredonner encore de temps à autre.