Une fois n’est pas coutume, le présent papier sera (presque) aussi court que le mot inventé là-haut est long. Pourquoi, hormis la flemme ? Pour la simple et bonne raison que Les Heures Sombres, contrairement au genre très connoté « à oscars » dans lequel il concourt (biopic) ne se perd jamais en détours inutiles. Au contraire, tout y est, à l’instar de Churchill, toujours au bon endroit au bon moment, pour la bonne raison et de la moins académique des façons. Oui, parfaitement !
Qui a dit que ce film était académique, d’ailleurs ? Ceux-là, qu’on les pende avec ce qui pendouille entre leurs jambes. Et, ma foi, s’il se trouve une femme permis eux… je ne sais pas, trouvez quelque chose, les intestins peut-être. Non mais ! Académique, sérieusement ?! Peut-être est-ce l’avantage de ne pas se la jouer « snob-t’as-vu-moi-j’respecte-les-acteurs-en-voyant-absolument-tout-en-VO ». Toujours est-il que Joe Wright - non occupé à lire les sous-titres non proposés par son cinéma, on le voit - est lui à des années lumières de se la jouer carpette pour grimper celle de l’Académie.
Et ce dès le générique d’ouverture : des lignes bien droites à perte de vue, des colonnes de soldats en rang d’oignons en veux-tu en voilà, et tous à la botte d’un unique petit tyran en noir et blanc. Sûr que ça file droit. C’est même « l’ordre est la sécurité », comme dirait Poulpoutine. Ainsi le film n’a-t-il pas encore officiellement commencé qu’il a déjà balancé plein cadre son antagoniste. Mais surtout, ce qui frappe d’emblée, c’est que la forme est alors déjà au complet service du fond, ou plutôt de l’histoire et de sa rythmique toute musicale (à la Michael Powell), avec ses lettres blanches, massives, déterminées, qui s’écrasent sur les images du fascisme comme pour tenter de lui faire barrage.
Autre plan, le tout dernier : Churchill, ayant fini après maints déboires et autres pirouettes par rassembler la nation derrière de lui, fonce droit sur la caméra, boule de nerf offensive et soutenue par le piano de Víkingur Ólafsson et les très échevelés violons de Dario Marianelli. Il est certes toujours dans son tunnel, le Lion aux faux airs de cochon, et l’avenir qui se profile à l’horizon n’est pas lumineux, loin s’en faut. Mais tout le monde, labour ou conservateur, va désormais dans la même direction : la sienne. Et là aussi, ça file droit. Mais attention, moins ici pour l’ordre et la sécurité que dans le désordre et avec la rage au ventre. Celle initiée - qui l’eût cru ? - par un roi bègue. Alors oui, on connaît la chanson : « du sang, de la sueur et des larmes », tout ça. Mais la langue et les mots ne sont pas ici une fin.
Ce sont des moyens, mobilisés, en ordre de bataille et en même temps sans grand soucis d’honneur. Donc c’est roublard, populiste, en tenue d’Adam, oui oui. Ça fait aussi dire certaines vérités à des petites gens qui ne les ont pas dites, ou des mensonges utiles à un Monsieur pourtant porté sur la plus grande franchise. Pourquoi tout ça ? Parce qu’à la guerre comme à la guerre ! Et la mise en scène de Joe Wright, véritable walkyrie de ce bal, d’opérer avec le même souci d’efficacité, de sens et d’opératisme. La règle : un cadrage = au moins une idée, un plan séquence = l’exposition d’un nouvel espace, un travelling latéral au ralenti = un regard distant sur le peuple, un rapide = la volonté d’action, un effet de montage = de la ponctuation chorégraphique ou poétique, une lumière céleste = le divin ? Peut-être, mais plus intéressant est la façon dont on y entre, tourne autour et s’y bat pour ce que l’on croit.
Car, oui, toute cette rigueur formelle, ce savoir-faire dans le montage musical et ces plans zénithaux particulièrement stylisés ne sont pas au service d’eux-mêmes. Ils racontent, tout en tendant la main à l’audience, l’histoire d’un homme sur la tête duquel tout le poids du leadership, du Monde libre et de l’Histoire est tombé un jour de mai 1940. Un homme qu’il s’est d’abord agit de trouver en partant du mythe (un chapeau, une mauvaise réputation, la fumée de son cigare…), puis ensuite de l’apprivoiser sans toutefois aucun espoir de jamais le faire plier à quelque autre volonté que la sienne. Alors seulement le Monsieur ré-entra dans la lumière, parce qu’on l’y avait invité comme pour le thé. Et peut-être aussi et plus encore, semble dire le film, parce qu’il avait su s’y faire désirer. Créer le vide voire le chaos autour de soi pour ensuite jouer l’homme providentiel : c’est filou et limite comme ce qu’avait fait son meilleur ennemi lors de son passage en prison… Mais ce n’est pas là non plus une fin en soi.
Car gouverner en tant de guerre, c’est une lutte perpétuelle : vraiment rien d’enviable là-dedans. Et tous ces cadres claustrophobiques où Chruchill se trouve cerné par ses adversaires et étouffé par la composition disent bien à quel point l’exercice est éprouvant. Ainsi donc, une fois dans la lumière et l’arène qu’elle éclaire, le Lion aurait bien pu ne pas y garder le manche assez longtemps pour accomplir son œuvre. Et pour cause, chaque champ-contrechamp ne laisse alors place à aucune amorce de l’opposant. C’est du coup pour coup, presque du western. Et gaffe si on crache le mauvais morceau au mauvais moment ! C’est que les mots sont piégeurs, et les pères siffleurs aux aguets, parfois même filmés de 3/4 dos tels des comploteurs, ou juste derrière les militaires à essayer d’imposer leur pacifisme certes compréhensible mais de toute façon impossible.
« Winter is coming ! », annonce donc en quelque sorte Churchill. Et avec toute l’énergie d’un Gandalf, ses courtes jambes traçant leur chemin avec la même vivacité que celles, pourtant bien plus longues, du magicien mobilisant la Terre du Milieu face à Sauron. Il faut dire aussi : rien qu’au niveau gestuel, quel acteur ce Gary ! Mais revenons à nos moutons, ceux qu’il s’agit de transformer à leur tour en lions. Une fois en position de prendre les décisions, il faut d’une part faire les bons choix (avec la juste dose de doutes), et d’autre part, non pas les imposer ou les vendre (voie du fascisme), mais convaincre et persuader de leur justesse - la nuance est subtile ! Car toute l’affaire consiste dès lors à amener les gens à penser que ces mêmes choix viennent d’eux - à tort ou à raison, peu importe - pour ensuite simplement les leur rappeler, quitte à louvoyer.
Aussi cette fameuse (et romancée) scène du métro souffle-t-elle le froid et le chaud. On voit bien le calcul, et le fait est qu’il amuse autant que les sournoiseries du vieux Abe dans le Lincoln de Spielberg. Mais la bonhomie du Premier Ministre, tantôt maladroit, tantôt démagogue, opère malgré tout. Et puis nul rapport de force ici, le Lion ayant tôt fait de briser la glace, d’ouvrir le cadre à tous et de désamorcer la logique conflictuelle des précédents champs-contrechamps. De la sorte, l’Autre est cette fois invité à parler et non plus forcé d’interrompre celui qui l’a interrompu. Parce que c’est la voix du peuple, via la médiation du roi, qui est appelée pour ensuite être refaçonnée à l’intention des élites. Bref, on assiste là une sorte de navette parlementaire, et au-delà, à l’exercice de la démocratie la plus british.
Enfin, tout ça pour dire que derrière ou plutôt organiquement lié à la mise en scène, il y a un scénario parfaitement structuré, clair dans sa rhétorique, limpide dans ses idées et lui aussi globalement très rigoureux. Le récit court ainsi sur un seul et unique mois. Et si la politique pénètre jusqu’au plus intimes sphères de la vie de Churchill, le tout sous l’œil pudique de notre personnage référent (la dactylo), l’écriture se tient à son programme, les rares éléments mobilisés hors-contexte l’étant toujours pour l’intérêt général. En somme, Anthony McCarten, comme par ailleurs Bruno Delbonnel à la photographie et le fidèle Dario Marianelli aux partitions, a parfaitement bien fait son taf !
Quant au reste, on y revient et on conclura là-dessus, c’est une histoire de super mise en scène à l’entier service de ce qu’elle raconte, œuvre d’un formaliste touche à tout et n’ayant peur de rien, ni des échecs au box office, ni des expérimentations ou encore des grands acteurs et du latex. Et son dernier morceau de péloche, à mon humble avis, est marqué du sceau du V. Pour victoire ou pour « va te faire foutre ! » ? Ça, c’est à vous de juger…