Tenant absolu du cinéma indé US, Sayles filme des êtres et des pays, des communautés et des paysages à rebours des codes hollywoodiens et des genres formatés. Rien de spectaculaire dans son cinéma; juste des gens ordinaires blessés par la vie, confrontés à des rencontres et à des défis quotidiens. Ici comme toujours, le ton est juste, émouvant, soupoudré d'humour. Les personnages particulièrement fouillés sont touchants.
Le récit de Limbo qui juxtapose plusieurs genres dans sa narration (documentaire, chronique sociale, drame familial, romance, thriller, survival) passe du tableau général au théâtre intime, partant d’un début polyphonique dans une petite ville où les problèmes de chacun sont connus de tous, pour se terminer par un huis clos recentré sur trois personnes perdues sur une île inhospitalière.
Le début du film, esquisse des personnages dans une petite communauté de pêcheurs de la côte de l’Alaska. Dessinant le portrait en coupe d'un petite ville et de ses habitants, la caméra glisse, essaie de tout consigner, cherche avidement à adopter tous les points de vue. Le style vif, quasi documentaire, évoque rapidement les problèmes économiques des conserveries de saumon, les petits boulots précaires et les risques de chômage, la gestion locale des forêts de plus en plus basée sur la rentabilité à court terme, la nature de plus en plus instable et tourmentée, l’afflux grandissant d’un tourisme dégradant les territoires… Un sentiment de fatalisme enraciné imprègne un bar de la ville où se racontent diverses histoires de blessures et de décès causés par l'environnement impitoyable de l'Alaska. Au hasard des personnages croisés, on ressent des non-dits, on perçoit les traces laissés au sein de cette communauté par des évènements accidentels récents dont le passé n’a pas encore recouvert les marques ni refermé les cicatrices.
Progressivement, le récit va faire émerger trois personnages, trois protagonistes à la dérive, prisonniers, chacun à leur manière, de leurs propres démons. Donna, une chanteuse de country qui sillonne le pays de spectacles de bar en animations de mariages, pas très chanceuse dans le choix de ses compagnons masculins (Mary Elizabeth Mastrantonio excellente), Joe Gastineau, un ex-pêcheur homme à tout faire à la recherche d'un peu d'amour pour combler le vide de sa vie, qui reste traumatisé par un accident et brisé par le remord (David Strathairn) , et Noëlle la fille de la chanteuse, ado psychologiquement instable, en conflit avec sa mère et en proie aux douleurs existentielles (Vanessa Martinez).
De chronique sociale, le film a évolué vers la romance. Puis, à mi-parcours, le film change de vitesse, s'embarque de manière inattendue pour l'aventure lorsque Joe se laisse entraîner par son demi-frère dans une affaire louche. Le drame familial et romantique est devenu un thriller de survie, sans issue claire ou positive en vue. Une histoire d'homme contre la nature, les éléments et les tueurs aux trousses qui menacent. Les trois personnages vont devoir s'unir pour survivre dans la nature sauvage d’une île déserte, à l’abri d’un vieille cabane de trappeurs en ruine, dans l'attente d'un secours qui peut aussi bien signifier leur perte que leur salut. Jusqu’à cette fin ouverte, d’une radicalité comme on n’en a rarement osée à l'écran, qui a value au film d’être conspué par la critique à sa sortie.
Sur cette île, Joe, Donna et Noelle auront appris à se connaître et à se reconnaître. Peu importe alors ce qu’apportera au trio le messager du ciel qu’ils guettent. Le générique de fin peut se dérouler et Bruce Springsteen chanter Lift Me Up, chanson originale qu'il a écrite et interprétée pour son ami John Sayles. Pas étonnant de retrouver là Le Boss. Les personnages de « Limbo » présentent des similitudes avec ceux de ses chansons