Le projet d'un quatrième Mad Max ne date pas d'hier puisqu'il traîne depuis une bonne vingtaine d'années. En 1997, George Miller peine déjà à monter le projet à la suite de l'échec de certains de ses films comme The Witches of Eastwick et Lorenzo's Oil, ce dernier étant pourtant un petit chef d’œuvre d’émotion.
En 2003, George Miller annonce qu'un script a été écrit et que la pré-production va débuter peu de temps après. On parle alors d'un budget de 100.000.000$ et d'un tournage en Australie. Mais ce projet tombe à l'eau, en effet, le désert australien, devenu plus verdoyant en raison de pluies torrentielles, est abandonné au profit de la Namibie.
En 2006, George Miller annonce l’absence de Mel Gibson. L'âge du comédien est évoqué, tout comme le fait qu'il n'aurait pas eu spécialement l'envie de participer au film, mais les déclarations et agissements sulfureux de Mel Gibson ont beaucoup plus certainement pesé dans la balance.
George Miller peaufine alors l'écriture du scénario avec l'auteur britannique de comics Brendan McCarthy. Entre les événements politiques et les conditions météorologiques inattendues, ce quatrième volet se voit retarder à plusieurs reprises. Au point que George Miller envisage même l'éventualité de réaliser un dessin animé en images de synthèse mettant en scène Max.
En 2010, la possibilité de sortir finalement deux films, intitulés Mad Max : Fury Road et Mad Max : Furiosa, est évoquée. En fin d'année, la production annonce que le tournage est repoussé à février 2012, en raison d'importantes pluies dans le désert qui ont considérablement modifié les lieux (encore des problèmes climatique). George Miller se concentre alors sur Happy Feet Two. Et oui, l’idée d’un film en image de synthèse à pousser Miller à revenir à l’animation.
Le tournage débute finalement à l'été 2012 en Namibie pour une sortie annoncée en 2015. Le tournage a été marqué par divers problèmes. La Warner a ainsi été confrontée à plusieurs plaintes d'organismes de protection de l'environnement l'accusant de dégrader le milieu naturel en Namibie. De fortes tensions naissent également entre les deux têtes d'affiche, Charlize Theron et Tom Hardy, la première reprochant notamment au second d'arriver parfois avec plusieurs heures de retard sur le plateau et de faire preuve d'agressivité, au point que l'actrice demande à bénéficier d'un service de protection.
Malgré les embûches, Mad Max : Fury Road se matérialise enfin sur les grands écrans en 2015, une trentaine d'années après le précédent opus de la saga qui avait connu une douloureuse production.
Dans le film, un seigneur de guerre connu sous le nom de Immortan Joe a la main mise sur les ressources naturelles de son oasis. Entouré d’une milice entièrement constituée de sa progéniture mâle, il règne sur une communauté qui mêle pouvoir féodal, eugénisme décadent et intégrisme religieux. Prisonnier de cet enfer, Max, se retrouve alors mêlé malgré lui à une tentative d’évasion des femmes allouées au despote, menées par la bien-nommée Furiosa.
À la suite de cette rapide entrée en matière, le film prendra la forme d’une grande et unique course poursuite, payée au prix d’une épure scénaristique qui se gardera bien d’approfondir l’univers de la franchise. Les autres lieux cités seront à peine entrevus, et les possibilités d’exploration ouvertes par le début du film resteront majoritairement sans suite. Apparemment conscient que ses Mad Max ne se sont jamais distingués par la richesse de leur arrière-plan, George Miller a ainsi choisi de miser sur ce qu’il sait faire de mieux : une mécanique parfaitement huilée, au service d’une intrigue minimale et utilitariste prenant place dans un décor frôlant l’abstraction. La construction même du film, un aller puis un retour, lui permet de tourner ouvertement le dos à toute exploration superflue. Si le demi-tour pour faire face à l’ennemi est un incontournable de la saga, il faut reconnaître que celui-ci est particulièrement savoureux. Chaque élément entrevu à l’aller (décors, véhicules, costumes…) sont alors exploités jusqu’au dernier pour achever cette grande chorégraphie pyrotechnique malicieusement écrite. Privilégiant la lisibilité de l’action par un découpage précis qui, hormis les premières minutes, résiste à la tentation de l’hystérie, Miller met en scène avec une grande précision cette inimaginable succession de cascades. Les matières se fracassent dans un tourbillon de sable, de vent, et de flammes, et l’on remercie celui à qui l’on doit la grande et indétrônable course poursuite finale de Mad Max 2 : The Road Warrior d’avoir préféré ces incroyables cascades live à une utilisation outrancière des images de synthèse.
Le film n’est pas avare en récurrences de motifs et clins d’œil qui sauront satisfaire les connaisseurs (la boîte à musique, le camion-citerne, Immortan Joe interprété par Hugh Keays-Byrne, qui incarnait déjà Toecutter, le chef des motards du premier opus, etc…), et Tom Hardy interprète un Max dur sur l’homme paraissant en même temps vulnérable. Cependant, il se fait piquer la vedette par une Charlize Theron tout en puissance.
Ce nouveau Mad Max, tout déchaîné qu’il est, reste un spectacle confortable, et ne parvient jamais à restituer cette sensation d’insécurité si caractéristique à l’univers de la franchise. Les passages mettant en scène les sévices que les barbares infligeaient à leurs victimes marquaient autrefois par leur violence, ouvrant alors la possibilité d’un dérapage gore constamment redouté. Toute obligation de s’arrêter devenait promesse de souffrance pour les personnages (et les spectateurs), les incitant à désirer toujours plus de vitesse, dans une fuite en avant désespérée. C’est bien la peur qui est le carburant principal des grands moments des deux premiers films. Or les poursuivants de nos héros semblent désormais bien fades comparés à leur terribles prédécesseurs. La violence se trouve visuellement normalisée, et le pire peut alors être montré sous un jour tout à fait supportable.
Mais ce n’est pas parce qu’il se détourne de ce qui faisait l’attrait de sa franchise que George Miller manque de ressources. En effet, le réalisateur n’a visiblement pas peur de se remettre en question pour proposer de nouvelles lectures de son univers. Si le film perd de ce rapport viscéral à la survie des personnages, il s’attelle néanmoins à transcrire de nouveaux rapports de force. Le personnage de Max a été épargné de son étiquette de surhomme qui lui avait été accolée dans le troisième film. Dès les premières minutes, capturé et torturé, il apparaît comme un être vulnérable parmi d’autres, qui ne devra son évasion qu’à son double féminin Furiosa. Cette histoire d’aller-retour se voulant aussi celle d’un changement de positionnement politique, les femmes, elles, deviendront des guerrières se retournant contre leurs oppresseurs masculins pour leur arracher le pouvoir. Ainsi le désert se limite ici à une seule et unique piste. En la parcourant, les personnages doivent apprendre à reconstruire une communauté, soudés par un passé commun qui les poursuit, incarné par Immortan Joe. Ce dernier n’est justement pas immortel, et c’est en s’éloignant que les protagonistes parviennent à s’en rendre compte et décident de l’affronter.
George Miller se nourrit ainsi de ces nouveaux enjeux entre les personnages pour les transformer en carburants alimentant son grand spectacle. Tandis que Max et Furiosa poursuivent des intérêts séparés, ils doivent affronter leurs assaillants tout en se protégeant l’un de l’autre. Une fois le groupe soudé et faisant face, l’action se transforme en une danse infernale au sein de laquelle chaque personnage exécute ses gestes de manière coordonnée, retournant peu à peu contre leurs adversaires chaque élément qui faisait leur force.
Pour moi, les films d’action sont comme une sorte de spectacle musical mis en images, et Fury Road se situerait entre le concert de rock et l’opéra. Mon souhait est de faire décoller le public de son siège, de l'entraîner dans une chevauchée chaotique et mouvementée, et qu’au passage on apprenne à connaître ces personnages et les événements qui les ont amenés à vivre cette histoire.