Lorsque l’on souhaite mettre une ville à l’honneur dans le contexte d’une oeuvre de fiction, il suffit qu’elle partage le même nom que le titre de ladite oeuvre. C’est très simple et les exemples sont légion : Twin Peaks, Metropolis, Gravity Falls ou encore Bruges-La-Morte. On peut évidemment adapter la technique en choisissant le nom d’un quartier comme 8 Mile ou d’une route comme que le fait Mullholand Drive, bref, c’est facile et ça marche. Cela permet, sans mal, d’indiquer au spectateur, sans lui mettre l’indice sous le nez à l’intérieur de la diégèse du film, que la lieu mentionné sera aussi au centre du récit, voire un personnage à part entière. Manhattan, par Woody Allen, n’échappe pas à la règle et, dès les premiers instants, New-York City apparaît comme la pierre angulaire de l’intrigue, comme si cette dernière ne pourrait pas exister sans cette glorieuse métropole. Woody Allen, né à N-Y, pose ici l’ambiance de son histoire avec l’image de la ville qui ne dort jamais comme le fera Aziz Ansari plusieurs années. Ce n’est pas une histoire qui nécessite New-York comme Twin Peaks ou Gravity Falls qui ne peuvent qu’exister là-bas pour diverses raisons scénaristiques ; Manhattan, le film, est la symbiose entre son propos et l’atmosphère, l’ambiance, le cachet froid qui rôde à l’intérieur de Manhattan, la ville. C’est grâce à cette construction que Woody Allen arrive à raconter une histoire aussi singulière que commune. Elle nous murmure ses arcanes et nous transporte.
L’amour que porte Woody Allen à New-York n’est plus à prouver ; plusieurs de ses films s’y déroulent là où il ne fait que la glorifier. Manhattan se déroule pourtant à la fin des années 70, époque de sortie du film (1979), que l’on connait fructueuse en matière de sexe, de musique et de drogue. Le film s’ouvre par ailleurs sur des plans successifs de la ville avec Rhapsody in Blue de George Gershwin dont le titre évoque déjà le personnage principal interprété par le réalisateur.
Isaac Davis est ainsi un scénariste pour la télévision et souffre, comme à l’accoutumée avec les personnages d’Allen, d’angoisse chronique. Son métier le laisse de marbre ; l’ambition qui l’occupe, celle d’écrire un roman, le pousse ainsi à démissionner rapidement pour s’y consacrer. Cela pousse à s’investir d’avantage dans sa vie privée, déjà chaotique. En effet, son ex-femme l’a quitté pour une autre femme, élevant leur fils avec sa nouvelle compagne ; ce qui rend Isaac assez nerveux lorsque le sujet est abordé. De plus, il sort avec une jeune fille de 17 ans, Tracy, avec qui il ne parvient pas à imaginer le moindre avenir. Malgré l’amour sincère de cette dernière pour lui, il va rapidement tomber sous le charme de l’amante de son meilleur ami qu’il avouait volontiers détester au départ.
Il faut aussi prendre en compte le fait que Manhattan, désormais, emporte avec lui des bagages solides : souvent qualifié du meilleur film de son réalisateur, Manhattan gagne le césar du meilleur prix étranger ainsi que la récompense du meilleur scénario et du meilleur film aux BAFTA. D’autres viennent s’ajouter à la liste mais ce long-métrage fut aussi, comme d’autres de Woody Allen, une inspiration assez visible pour la série Friends. Le personnage de Ross est d’ailleurs introduit par le fait que son ex-femme l’a quitté pour une autre femme (attendant un enfant, un garçon, de lui). Cette réputatution pour le film est-il pour autant justifié ?
L’histoire, en elle-même, est loin d’être intéressante. Elle plaira sûrement aux amateurs de fictions amoureuses ou sociales mais elle ne suscite aucune curiosité au-delà de ça. Ici, pas de mystère, pas de réalité alternative, pas d’enquête à mener, pas d’action promise, aucun spectacle en perspective ; simplement une intrigue vue et revue dans sa présentation. Par exemple, l’Aurore de Murnau, datant de 1927, propose quasiment un synopsis identique. L’intrigue a même des airs de romances lycéennes quand on y regarde de plus près ; entre celle qui ne sait pas ce qu’elle veut, lui qui peut pas pifer Machine mais qui l’adore ensuite, Bibine qui suit et qui aime sans rouspéter et Jean-Gilbert qui trompe finalement tout le monde sans que ça semble le gêner plus que ça.
Le scénario ne semble donc pas voler bien haut de prime abord. Ni innovant, ni séduisant, c’est bien parce que le protagoniste principal sort avec une adolescente de 17 balais et qu’il tombe amoureux de l’amante au cœur d’artichaut de son meilleur ami que la singularité du film se dévoile. Malgré cela, les acteurs livrent une performance plus que respectueuse à commencer par Woody Allen, véritable couteau suisse, dont le physique frêle et chétif sied parfaitement à son personnage désabusé et dépressif. Diane Keaton, toujours avec l’élégance vestimentaire et l’excentricité qui la caractérisent, campe ici un femme aussi détestable qu’appréciable ; elle est très imbue de sa personne sans oser se l’avouer et en jolie vendeuse indécise de rêves, elle ne sait jamais qui est son véritable client. Mais elle est aussi parfois pétillante de vie, cultivée, curieuse et plutôt romantique. Cette dualité impactera sur Isaac qui ne sait jamais vraiment quoi en penser, au final.
Les seconds rôles ne sont pas en reste non plus, Mariel Hemingway, qui incarne Tracy, joue à la perfection son rôle d’adolescente rigoureuse et sûr d’elle dans ses décisions et ses réflexions, sachant parfaitement se gérer elle-même et prendre du recul sur les situations qui s’offrent à elle. Lorsque son école lui propose de déménager à Londres pour un cursus prestigieux, elle rechigne à partir sans Isaac tant elle l’aime avec sincérité mais elle finira tout de même à prendre la décision qui assurera le mieux son avenir et ses désirs. Tracy reste d’apparence timide, renfermé, dans sa bulle, difficile d’accès mais c’est bien elle, la plus rationnelle et adulte de tout le film. Le reste de l’équipe se comportant comme des sales mômes du début à la fin.
Évidemment, il faut aussi saluer le travail de Michael Murphy, dans les baskets de Yale, le fameux ami d’Isaac dont l’amante sera le problème de tout. Son personnage est transparent, semblable à n’importe qui et c’est justement ce qui est troublant et bien pensé car on se demande, avec Isaac, ce qui attire les femmes chez-lui. Les femmes qui ressemblent à Diane Keaton ! À cela s’ajoute Meryl Streep, l’ex-femme d’Isaac qui envisage d’écrire un roman croustillant de détails sur leur rupture ; ce qui agace notre héros, gêné par tout l’étalage de sa vie privée, notamment sexuelle, qui risque de se faire dans les librairies de N-Y.
Bien qu’il s’agisse d’une comédie dramatique ainsi que romantique et que ces appellations semblent devenir péjoratives à mesure que les représentants de ces genres sortent, il ne faut pas oublier que nous sommes chez Woody Allen. Les personnages sont donc traités avec un soin minutieux, notamment dans leur introduction qui suffit à les présenter. Par exemple, dès la première apparition d’Isaac, le personnage est planté : fausse modestie, humilité mensongère et cruel manque de confiance qu’il compense par des bouffonneries. Mais le réalisateur ne s’arrête pas là : il prend le temps de travailler ses personnages, de les construire, de leur apporter des nuances de gris qui se dévoilent petit à petit.
On se rend ainsi compte, comme déjà dit, que la petite Tracy de 17 ans est finalement la plus mature dans tout le petit groupe d’ami. Aucune gaminerie, pas de chamaillerie, elle assume sa personne et ses émotions, pleure quand elle est triste, sourie quand elle est heureuse et ne fait la morale à personne. À la différence des autres personnages, bien plus âgés qu’elle, qui vont s’envoyer des fions durant tout le récit, se disputant sans arrêt, adoptant uniquement leur point de vue et ne pensant, en général, qu’à eux avant tout. Ce qui est finalement parfaitement humain, c’est la fresque d’une vie réelle, celle qui semble logique lorsque l’on imagine une situation similaire ; aucune artifice, tout est juste et percute à chaque fois.
Isaac demeure le personnage au centre des attentions, bien entendu. Lui qui essaie d’écrire son roman se déroulant, d’ailleurs, à New-York, qui ne fait qu’encenser cette ville alors qu’il semble n’y vivre que des malheurs. Lui aussi qui est égoïste comme c’est pas légal ; toujours à penser à sa petite personne et à user de masques gentillets pour ne pas blesser Tracy lorsqu’il lui explique ses sentiments véritables envers elle. Il faut absolument qu’il plaise à tous les gens à qui ils parlent. Un peu vaniteux, le protagoniste n’est jamais sûr de lui, surtout en société, partagé entre sa peur de se retrouver seul et son besoin de solitude. L’interprétation de Woody Allen y joue pour beaucoup avec ses mimiques hasardeuses, ses nombreux tics de langages et prises de paroles déconcertantes. Il se comporte d’ailleurs comme un adolescent, incapable de se décider, toujours impatient et nerveux ; presque un pré-ado quand on y pense. On peut y voir là un reflet de sa vie amoureuse avec ses airs de fictions lycéennes.
Manhattan est lent. Manhattan prend le temps de construire ses personnages et de les exposer. Manhattan soigne aussi ses dialogues ainsi que les réactions de chaque personnage. Le film laisse à ses héros le temps de souffler, de réfléchir ; l’histoire s’y prête après tout. Mais au-delà de son scénario, Manhattan fait surtout énormément attention à son esthétique. Filmé entièrement en noir et blanc, le film offre des spectacles détonnants comme la scène de promenade du teckel. Woody Allen et Diane Keaton sont ainsi assis, avec le clébard de mademoiselle, sur un banc, contemplant le lever de soleil dont les éclats se reflètent sur l’eau mais sous le pont de Queensboro. L’arrière-plan est légèrement flou, fantomatique, énigmatique, on ne voit que la silhouette du fameux pont tandis que le premier-plan est clair, noir et concis. C’est ainsi un beau résumé du film. Il faut saluer le boulot de Gordon Willis, mort récemment, qui s’est occupé de la photographie du long-métrage.
Car Manhattan, pour extrapoler, est le Silent Hill d’Isaac. La grande majorité de ses souvenirs s’y trouvent, souvent transformés en cauchemars, les rues ont des allures turbides, spectrales et la ville, dans sa toute magnificence, le passionne autant qu’elle l’effraie car il ne parvient jamais à y être heureux ou alors assez longtemps pour le sentir. La ville est un mystère pour lui tout en lui apparaissant comme évidente ; un contraste est peut-être à remarquer par le choix du noir et blanc. Isaac ne comprend pas pourquoi les habitants de New-York ne pensent pas comme lui, cela l’angoisse et lui fait peur mais en même temps, c’est sa ville natale, celle qu’il connait le mieux, celle qu’il a toujours connu et qu’il connaîtra sans doute toujours. Celle-là même qui ne lui offre que des anges pleureurs. Du moins, le croit-il.
À cela s’ajoute une bande-son bien jazzy, avec très jolis morceaux, certes sobres mais accompagnant le récit proprement et sans trucage. La musique se déchaînera, néanmoins, légèrement sur la fin pour la scène finale, lourde de sens et émouvante au possible alors qu’elle n’est rien de plus qu’un petit morceau de temps, d’instant, de partage, celui du départ que l’on a tous connu au moins une fois dans sa vie. Il n’y a rien à rajouter, c’est juste tout à fait vrai. Et le film se finit comme les départs se finissent : brusquement.
En définitive, Manhattan n’est pas l’un des films de Woody Allen les plus plébiscités pour rien. Son atmosphère est dingue, avec des plans de New-York et sur les personnages de toute beauté ; merci encore une fois Gordon Willis. Les personnages sont travaillés, ne disent jamais rien qui ne sert pas à les construire, assez imprévisibles pour la majorité des situations présentes et se montrent, devant nous, devant la vie, déconcertant de crédibilité. À cela s’ajoute un scénario traité avec rigueur burlesque et sincérité malicieuse qui s’avère être plus intéressant qu’il n’y parait au premier abord à mesure qu’il se débande. En revanche, Manhattan est sans suspens, son intérêt est ailleurs ; certains spectateurs préféreront Match Point ou Magic In The Moonlight du même réalisateur plutôt qu’une dénonciation des valeurs actuelles de notre société contemporaine tel que le conte amoureux… Malgré cela, il s’agit d’un excellent film pour aborder l’univers de Woody Allen ou pour s’y replonger.
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