Le film Noé de Darren Aronofski est sorti le 9 Avril sur les écrans de cinéma et se veut une lecture contemporaine du mythe du Déluge.
Je ne vais pas m’étaler sur une critique exhaustive du film mais plutôt analyser ce qui est à mon sens, l'essence du film à travers son scenario, une lecture moderne du Mal dans la Nature Humaine, son rapport à la Nature et à la Création, la recherche de sens dans la vie de l'Homme et à la liberté individuelle, en conscience de chacun.
En effet, je vais d'abord parler des défauts du film mais qui n'en sont pas véritablement car sur un sujet biblique universel comme celui là
pour attirer les profanes et tous les genres à travers le format d'un blockbuster et tous ses codes inhérents, je suis assez indulgent avec l’atmosphère
"cataclysmique" similaires presque au film avec Denzel Washington dans « Le livre d'Eli » justement, l'aspect désertique de la planète post guerre nucléaire dont sont truffés les films de science fiction récents, les répétitions des rêves de Noé, les dialogues appuyés parfois sans légèreté sur le Mal car dans leur globalité, ils servent à préparer
le spectateur d'une part à travers les codes familiers du genre déjà au Déluge mais aussi à l'explication centrale de Noé dans l'Arche à sa famille qui sert de tronc central au film sur la Création, qu'il tient de son père qui lui même le tenait du sien jusqu'à Adam.
C'est un sujet Biblique et le réalisateur le traite avec respect, sérieux et honnêteté je dirais, car non seulement il le retranscrit dans une Histoire linéaire par rapport
au parcours de Notre Histoire et à sa modernité mais également il a agi presque comme un exégète car il en livre une interprétation spirituelle sur le Mal et ses effets à la fois sur la Nature mais aussi sur la Nature Humaine, concordants selon le message qu'il nous délivre.
A partir du départ de Noé jusqu’à la montagne de Mathusalem, tous les dialogues( Je l'ai vu en français, c'est dommage mais j’espère que c’était fidèle au dialogue original)
sont des clefs sur les combats intérieurs des héros, Noé, le Roi et Cham.
La très belle scène ou le Roi offre l'arme au fils de Noé Cham qu'il reconnaît comme sien face au père, Noé qui refuse à son fils sa légitimité d'homme en est l'illustration.
Tout le film, Déluge, Arche et Résurrection découle de cette scène pivot.
Ensuite nous avons la rivalité des pères/Dieux: Le Roi invoque sans cesse Dieu/Créateur comme étant lui à son image et donc comme lui peut détruire: Un bel exemple de l'hubris des tragédies grecques.
Le thème est ensuite décliné en rivalité Père/Fils comme Dieu/Fils d'ailleurs entre Noé et Cham : Celui ci est un aîné effacé et obéissant à la première image du film ou il apparaît, il a peur écoute son père avec déférence et en silence, contrairement à son frère, audacieux et fonceur qui pose des questions, est curieux et réclame même de partir avec son père voir Mathusalem.
Cela reproduit exactement la marque de Cain qui est cité et montré bien une dizaine de fois dans le film dans de très beaux plans en ombres japonaises qui m'ont fait pensé au début de Dracula de Coppola, les prémices du cinéma en référence aux prémices de l'Humanité dans ce film.
La thématique de la rivalité des 2 frères comme révolte envers le père créateur mises au même plan que la révolte des humains envers Dieu et la Terre mère/Nature, suivant la foi ou les croyances de chacun, c'est cela à mon sens la force du film et sa modernité dans notre contexte actuel.
Il insiste sur la culpabilité judeo-chrétienne tout le long du film, à travers les dialogues qui peuvent être redondants du début,les longues scènes de guerre, de massacres d'hommes et d'animaux qui sont audacieuses car il met en parallèle un certain cannibalisme originel
avec la viande qui est mangée jusqu’à nos jours: les humains étant parqués et dévorés comme les animaux dans les scènes dans la foret et le discours de Noé sur l'animal traqué du début.
A travers les codes d'un scenario épuré jusqu’à la simplicité, le réalisateur s'est servi d'un choix judicieux de mots et d'images somptueuses pour faire passer un beau message profond car le Déluge est un mythe universel, Russel Crowe et Jennifer Connelly en tant que Noé et sa femme sont montrés comme la continuité de Adam et Eve, le père et la mère universel (dialogue du film explicite dessus) en continuité avec Abraham et Sarah et je dirai même Moise et Jésus avec le meurtre de l’égyptien, l'enfant retrouvé chez Moise et le sacrifice qu'il est prêt à faire pour racheter le péché des hommes.
Le péché est bien représenté par des couleurs éclatantes et les images fortes folkloriques presque dans l'inconscient populaire : le serpent vert tentateur qui rampe, la pomme rouge qui fait écho aux baies rouges de Mathusalem qui l’évoque 3 fois dans le film avant de la trouver, unique. Les baies étant un moyen nécessaire comme la Pomme de savoir qui on est réellement en chacun de nous, Mathusalem comme l'homme universel se trouve en quelque sorte en croquant la Tentation.
La novation du film est de nous montrer le serpent muer et laisser sa peau qui sera la relique d'Adam jusqu’à Noé qui la porte de l'index jusqu'au bras. Écho explicite des tefilin, rituel judaïque de l'union du peuple juif avec Dieu .
Le réalisateur est très fin et intelligent car il dépasse le simple stade de faute et châtiment pour livrer un message plus subtil sur le Mal qui est l'expression dans l’excès
des passions humaines: Noé le dit "le désir de Sem, l’impétuosité de Cham et le coté qui cherche à plaire de Javeth" avec la méchanceté des hommes.
Le film montre le long processus à travers le parcours de Noé, Le Roi et Cham pour la maîtrise de leurs passions et émotions.
L'artifice du Roi caché dans l'Arche n'est qu'une métaphore nécessaire pour montrer le vers dans la Pomme, Le Mal refoulé dans l'humain qui est In -Conscient, n'en a pas conscience donc ne le voit pas, Noé s'est livré à l'Hubris, orgueilleux et méchant, tyrannique avec sa famille comme l'est le Roi avec son peuple. D'ailleurs ils se ressemblent à la fin après les neuf mois de Déluge en écho avec la gestation de Emily Watson, Ila.
Les pulsions sont là, présentes dans l'humain comme dans la Terre et l'univers mais il n'est que le résultat de ce qu'on en est ou fait, le libre arbitre de l'homme est ainsi mis en scene dans ce film.
Jusqu'au bout Noé a le choix cornélien de sacrifier à son Dieu, sacrifier sa famille, se sacrifier en somme, le meurtre comme la marque de Cain étant soit en porter le poids soit accepter l'erreur, l’échec puis pardonner et réparer, les pleurs de Noé envers Cham qui s'en va à la fin en sont l'exemple.
Cham est le personnage le plus intéressant du film car le plus universel et identitaire pour le spectateur. D'un enfant doux et effacé à un adolescent torturé, frustré et révolté,
il a le choix soit aller dans le camp du Roi, double de son pére, celui dans l’excès et la libre expression des désirs inassouvis (cf scène de l'arme et entretiens en secret avec le Roi dans l'Arche )qui ne sont que des symboles des passions refoulées à la fois chez Noé et Cham mais de tous les personnages du film comme ceux de l'Humanité.
Cham est impuissant, faible, lâche d'une certaine manière par impétuosité et irritabilité comme le souligne Noé à sa femme mais celle ci lui rétorque que la grâce est présente chez tous, Cham est aussi bon et intègre comme elle le précise à Noé.
Cham contemple ses passions à travers son double père maléfique, celui ci lui dit bien, il crève d'envie de se venger et de tuer son père qui a laissé mourir sa compagne innocente et sans méchanceté selon les propres mots qu'il reprend de son père. Noé et son fils sont bons et d'une certaine manière ont déjà choisi la voie du Bien, de l'Amour car leurs actes le reflètent tout au long du film.
Noé par sa Foi combat le Mal/Le Roi et permets au fils de le tuer en tuant le Mal qui le sait car le Roi a reconnu "son" fils à travers Cham et lui dit "Ça y est tu es devenu un homme".La maîtrise des passions à travers le mythe Oedipien en un seul plan, c'est assez fort mais non surprenant de la part de l'auteur de Pi, Requiem for a dream et The Fountain.
La catastrophe du Déluge épuré et nécessaire par le Pardon et la catharsis de Cham qui sauve son père en tuant le Roi, Mal nécessaire et indispensable pour devenir un Homme aux yeux de son père mais de l'humanité. Voie nécessaire de Cham car il n'a pas de femme pour le compléter à l'instar de Sem et donc non reconnu doublement par son père.
Noé ne peut donc tuer les jumelles car Cham l'a aidé à éliminer le Mal et à mieux voir ce qu'il est et a été dans ses actes antérieurs dans l'Arche.
En écho à la Trinité, Noé, Le Roi, Cham comme celle Créateur/Noé/Cham et Créateur/Roi/Cham.
Il y a les personnages féminins, la femme de Noé qui est une nouvelle Eve, en effet, elle est la mère, la femme et elle maîtrise la Terre et les onguents, elle connaît les secrets de la Nature mais aussi le cœur des hommes car elle devine ceux de sa famille. Elle est solide et active, elle agit en guerrière même à la fois dans l'Arche pour sauver sa famille
du Mal et aider Noé à ouvrir les yeux sur ce qu'il est mais aussi à invoquer Mathusalem en allant seule délibérément lui réclamer de l'aide.
Sans son action de pivot, la Résurrection ne peut avoir lieu à la fois comme fin du Déluge et Catharsis mais aussi comme miracle de vie par la naissance des jumelles.
Qui font bien écho aux 2 femmes manquantes de Javeth et Sem, nécessaires pour repeupler la Terre.
Le personnage de Ila est à sa manière le pendant féminin de Cham, d'ailleurs dans ses dialogues, elle parle plus souvent de Cham que de son propre compagnon.
Elle le cherche deux fois dans le film d'ailleurs, d'abord du regard dans la première partie du film quand elle dit à Noé qu'il n'a pas de femme puis part dans la foret à sa recherche, Foret étant le repaire du Mal ou elle se trouvera
puisqu'elle sera bénie de Mathusalem/Adam/Créateur et se trouvera comme Femme et Mère créatrice de vie, elle étant inféconde et ne faisant pas partie du clan patriarcal de Noé. En mettant au monde ses filles, elle se révèle elle aussi comme Nouvelle Eve reprenant le flambeau de la Matrice nécessaire à tout clan patriarcal,la Bible dit "la main sur le berceau gouverne le Monde", elle porte ses enfants dans chaque main et elle demande à les endormir pour ne pas voir le Mal et laisser l’innocence loin de la méchanceté, l’innocence et la méchanceté sont évoqués par 2 fois dans le film, Noé et Cham justement avec sa compagne quand il tue le Roi.
Mais Ila/Emily Watson devient aussi l’incarnation à mon sens de la Nature/Terre Mère de Création et témoin des Hommes en disant à Noé de commettre son crime mais de le "faire vite". Elle insiste même 2 fois dessus.
Jésus dit la même chose à Judas dans la Cène, Va mais fais le vite. Le libre arbitre des hommes ici est l'illustration, La Nature comme Matrice se donne et les Hommes ont le choix même expurgé du Mal, celui là est présent dans la Nature humaine sous la forme des émotions et du choix dans les actes, étant vaincu et dompté, il peut toujours tenter dans les actes d'amour et en conscience: l'Enfer est pavé de bonnes intentions, une bonne intention peut se muer en acte maléfique.
D'ailleurs son prénom m'a fait penser au prénom Elle, Ella qui signifie "celle qui est là" ou Leila "nuit noire", jolie symbole de la Matrice.
Enfin je finirai sur l'infortunée compagne de Cham qui est sacrifiée comme une rebelle, elle fait partie des ennemies, elle est brune en contradiction avec la blondeur de Ila ou le foncé clairsemé des cheveux de la mère de Cham et elle périe comme la proie de son propre clan qui la piétine, piégée par l'airain de la méchanceté des hommes et abandonnée de Noé.
Elle est mise au même plan que le Roi et les victimes du Déluge, à la fois innocente et prisonnière des démons libérés par l’excès des humains. Sacrifice nécessaire pour la Résurrection dans un Nouveau Monde comme le dit Sem qui veut d'ailleurs fuir aussi sur un canot qui n'est pas ridicule à mon sens bien au contraire, en le brûlant Noé commence son travail de Catharsis, il libère sa colère devant un acte de son fils qui aurait été la conséquence de sa rigidité. Le couple Sem/ Ila est clairement le flambeau du Nouveau Monde en écho à l'ancien Noé et sa femme. L'eau du déluge nettoie, le feu détruit comme le dit Noé en soulignant la prophétie d'Enoch. Le feu est la vie, il est la lumière et la création mais à l’excès il détruit la Vie et la Création. D'ailleurs, le choc provoque l'accouchement d'Ila.
Enfin,le film est un beau film respectueux dans son message et le propos de ce réalisateur, la mise en scène est à la fois, à mes yeux, sobre et quand il utilise les effets de camera à l’épaule surtout au début, c'est peut être maladroit pour la cohérence mais cela souligne à mon sens les égarements et le processus de recherche de l’état d’âme des personnages.
D'ailleurs j'avais trouvé que la scène de nuit sous la tente au pied de la montagne faisait clairement studio ou effets rajoutés comme l'attaque des veilleurs mais dans la globalité, je les trouve cohérent avec le coté primal et primaire de cette première partie.
Les Veilleurs sont intéressants et font écho aux humains prisonniers de la marque de Caïn, du Mal qu'ils ont libéré et crée, Noé la porte d'ailleurs après le meurtre du Roi et avant de vouloir répéter celui sur les jumelles, faisant écho à 10 générations de guerre et de passions déchaînées qui ont détruit la planète.
En demandant pardon de faillir à leurs missions, étant enchaînant contre les hommes à les tuer et répondant la Haine face à la Haine, ils s’allègent et sont rappelés permettant au Déluge de faire son œuvre. Leur tache est accomplie.
Donc le réalisateur sur un sujet délicat et ardu et à travers les codes d'un blockbuster, il a su faire un film très personnel à travers ce sujet en écho avec la recherche initiatique des héros de ses films précédents sur le poids de la culpabilité et la recherche du coté sombre dans l’âme humaine comme l’héroïne de Black Swan et ceux de Requiem for a dream. La mort, l’échec ou la folie comme dans Pi étant leur sort, ceux de Noé délivrent un message somme toute optimiste pour l'humanité.
Cham dans sa quête de liberté individuelle à la toute fin du film résonne comme la révolution du message christique dans un monde encore marqué par les codes tribaux et la fidélité au clan et annonce notre propre modernité actuelle.
Je reconnais que le film peut dérouter et susciter du rejet car en accumulant les effets, cela donne un brassage de genres dans le film parfois confus pour certains mais le traitement et ligne directive du film implique un respect méritoire pour ce réalisateur qui livre un film digne et intègre et d'une belle sobriété.