Only God Forgives est un film qui demande un abandon total de la part du spectateur. Soit cela soit un hermétisme total qui vous plongera dans un des pires moments d'attente de l'histoire du cinéma. En vérité, c'est un film qui existe par lui-même, et ne tient absolument pas compte du regard du spectateur. C'est une démonstration qui déborde de maîtrise et de subjectivité, mais qui commet le pire des pêchés du cinéaste: c'est un film qui s'adresse à lui-même. Les apprentis chefs-opérateurs et photographes auront ici du matériel visuel à analyser, à commenter. Mais pour nous autres, que reste-t-il? Une magnifique photographie, un regard d'esthète qui ne contemple rien. Une toile recouverte d'un chef-d'oeuvre invisible, sans substance. Vous l'aurez compris, il s'agit d'un film sans histoire, sans performance et sans véritable propos. Un exercice de style accompli à la perfection, mais qui ne justifie pas la torture narrative que vous vous verrez infligé pendant 1h30. Une torture non seulement par l'absence de ressort émotionnels, ou de ressorts narratifs, mais aussi par la lenteur infinie du rythme, visuel comme scénaristique... De la même manière qu'un Terrence Malick s'enferme dans la contemplation religieuse et dans l'esthétisation absolue et absurde d'ambitions intimes, Nicolas Winding-Refn est en train de s'enfermer dans une posture de technicien hors-pair certes, mais sans utilité. Ce qui fait les grands films, ce sont de grandes idées et de grands messages, portés par de grandes histoires, portés par de grands visuels. Seul le visuel est ici transcendé. C'est comme si tout les défauts du cinéma français depuis la Nouvelle Vague (l'hégémonie de la forme sur le fond, la trivialité narrative au service de la démonstration artistique, tant appréciée des critiques français) s'étaient retrouvés au service de thèmes plus américains: la drogue, la violence, la justice, dieu, le sexe, la famille... Voilà mon sentiment général. Pour le reste, OGF fait preuve de qualités honorables: musique non pas virtuose, mais efficace. Un Ryan Gosling qui peut au choix projeter une aura de fascination et de profondeur, ou une apathie à la limite de l'insupportable, une Kristin Scott Thomas brillante sans non plus crever l'écran, et surtout Vithaya Pansringarm, qui présente un personnage plein de cohérence, de la première à la dernière scène, un monstre de justice et de fatalité qui prend la figure de l'inexorable mécanique de la vengeance, et se pose en Dieu moral, cela avec le consentement et l'appui total du spectateur. En conclusion, Only God Forgives est un film que les cinéphiles devraient avoir vu, ne serait-ce que pour pouvoir en débattre sans fin avec votre entourage.
(Si je met 6, c'est parce que je suis personnellement assez sensible aux prouesses visuelles)