Avant que l’Histoire ne se tende en conflit éternel, ce furent d’abord des paysages peuplés de sourires discrets, traversés d’enfants qui aimaient s’amuser, suivis d’une présence étrangère, observée de loin. Faite de silhouettes aux voix secrètes, fuyant les persécutions, en quête d’un refuge, une terre promise. Les gestes étaient simples, les promesses silencieuses, la cohabitation précaire.
Palestine 36 se tient précisément à cet endroit fragile. Le moment où la vie quotidienne, encore pleine de couleur, commençait à s’assombrir, sous le poids des décisions lointaines. Le film regarde une terre se transformer, s’interroger, avant qu’elle ne devienne symbole, avant que les cartes ne remplacent les visages.
Il observe comment un monde rural, familial, presque immobile, se trouve peu à peu aspiré sans un mot par la mécanique de l’Histoire. Celle de l’Empire britannique, et de ces choix injustes et malheureux, qui mèneront bientôt à des révoltes, des récits imposés.
Rien n’y est encore totalement perdu, mais tout commence à révéler un horizon incertain, ouvrant une fenêtre sur l’inévitable.
La réalisatrice Annemarie Jacir, d’origine palestinienne, choisit pour son film une forme plutôt classique, presque sage, entre fiction et archive, pour les besoins du film. L’image est à la fois mémoire et témoin. Travaillée et poignante. Suspendue entre le passé et le présent, comme pour laisser l’Histoire parler sans emphase. Le choix donne au film une clarté volontaire. La progression est linéaire. Les personnages identifiables, composés d’acteurs et d’actrices remarquables dans l’ensemble, tels Hiam Abbass (Hanan), Saleh Bakri (Khalid), et Jeremy Irons dans un petit rôle, afin d’en renforcer la portée et l’impact médiatique et politique du film.
Les enjeux sont lisibles, malgré un didactisme affirmé, qui peut certaines fois rencontrer ses limites, dans son approche complexe de l’époque. Écourtant ainsi les conflits intérieurs des personnages, réduisant les nuances politiques et culturelles à des évidences.
Mais peut-être que pour Annemarie Jacir, il y avait urgence à raconter, témoigner, nommer ce qui a été perdu. Essayer de comprendre comment une société se transforme quand la pression politique infiltre chaque geste du quotidien. Travailler, circuler, aimer, transmettre.
Les fleurs sont encore là, mais leurs lumières semblent arrachées au temps, avec le regard des enfants qui changent plus vite qu’ils ne grandissent, lorsqu’ils rencontrent la peur, la colère, l’incompréhension, et deviennent le miroir d’un avenir déjà obscurci.
Sans être un chef-d’œuvre, Palestine 36 reste un beau film, qui ne cherche ni le spectaculaire, ni la complexité théorique. Il montre plutôt l’usure des corps, des liens, de la confiance brisée en l’autre, des trahisons aux grandes conséquences.
La répétition de tous ces excès mélodramatiques, toutes ces maladresses formelles, participent paradoxalement à cette impression d’étouffement. À l’image d’une société qui refuse de voir, préférant bégayer, et crée un déséquilibre incapable de se résoudre autrement que par la violence.
Palestine 36 rappelle que ce qui semble romanesque fut réel, documenté, vécu. Et que la mémoire, même imparfaite, demeure une forme de résistance au silence.
Au final, sans asséner de verdict, le film raconte la naissance d’une lutte, quand le soulèvement arabe de 1936 à 1939 s’élève sous la domination britannique, face à l’implantation sioniste et à la dépossession progressive d’une terre. Avant qu’elle ne soit condamnée à des camps irréconciliables. Il montre aussi des enfants apprenant bien trop tôt à regarder le monde avec rage, non par nature, mais par héritage.
Une terre qui cesse d’être seulement une terre pour devenir une frontière.
Palestine 36 n’est pas un film de réponse, mais un film d’origine. Il rappelle que derrière chaque conflit durable se cache un moment où tout aurait pu rester humain.
Ainsi, dans un monde qui brûle encore, rappeler cela est quelquefois tout ce qui reste.