S'ennuient-ils vraiment le dimanche, les taureaux... Non...Ils souffrent, passent et trépassent. L'arène regorge, elle est trois fois pleine et le piège est implacablement tendu. "C'est le retour du sauvage !" Entend-on soupirer lorsqu'il s'approche doucement, en danseur, d'un énorme bestiau noir. Andres Roca Rey, petit roi du jour sur une sciure malsaine. "Tranquille !" jette alors l'idole à la carne...avec un peu de braise dans les yeux. Et encore...dans un râle "Fils de pute...". Puis... "Crève !"
C'est en si peu de mots, si peu de variations qu'un des plus grands matadors de sa génération, Andres Roca Rey traversera ce documentaire, tout comme sa vie dirait-on... "Tu es grand" ne cesse t-on de lui dire. "Nous avons tous vu la vérité". "Tu as montré que tu avais des couilles !" C'est drôle, ça... Et c'est à peu près tout, c'est ainsi que ses appariteurs ou compagnons le gratifient. Le reste sera mouvement. Impérieux mouvements, ceux du théâtre de la cruauté, Artaud en moins. Ô combien de choses dans ces mouvements, il est vrai, répétés à l'infini sans doute, pour viser l'excellence.
"Livrons un travail d'orfèvre..." lui dit Manuel. Et tout se jouera bien dans ces quelques centimètres, ces postures et la tenue. Le risque permanent, un coup de corne malheureux, De la mise en brochettes instantanée. Et pour faire face au péril, que faut il ? El duende....Car il s'agit bien pour tous les amateurs, et pour tous ces yeux rivés sur lui de juger de cette capacité de "l'artiste" à remplir l'arène de sa seule présence et à émouvoir le public par l'expression de son art, toréer...
Simplissime dispositif pour Serra, pour capter la vibration même de l'arène et la violence ardente des combats qui s'y livrent. Puis il se contentera d'un simple récit annexe à l'entrée comme à l'issue du spectacle. Du génie dans le choix de ce cadre extérieur, presque unique, filmant le torero au plus près dans la voiture qui le conduit à la corrida, ou le ramène. C'est à dire pour nous l'occasion d'observer de face, en plan américain, chaque sourcillement, chaque soupir de sa concentration, d'abord, puis de vivre l'euphorie des victoires, à peine est il sorti, encore essouflé, pas encore "redescendu" parmi les vivants, son abandon à la joie ou à l'exultation collective du moment, juste après.
Et le réel devient objet de pensée.
C'est tout bonnement hallucinant, ce qu'Albert Serra nous fait voir, car l'expérience est sombre et totale, de vivre intensément la tuerie autant qu'elle se répète. En trois ou quatre différentes corridas m'a t-il semblé, le rite est scrupuleusement décortiqué, si bien qu'on l'apprend, tout autant qu'on finit par le craindre. Et rien ne nous est épargné, âmes sensibles s'abstenir...
Le projet du film est la pulsation même du meurtre, la codification décryptée d'une barbarie. Et le résultat final est pour le moins complexe. Pour nous, sans rien savoir des intentions premières du réalisateur, nous nous voyons obligés de juger sur pièces. Pour ma part, je ressors époustouflé ET écoeuré. Si un film, une oeuvre pouvait m'aider à forger mon opinion sur la corrida, je ressors ici pleinement convaincu d'un voyage aussi sacré qu'inepte dans ses interminables épisodes de boucherie...
Epoustouflé car Serra fait ici un très grand film. Il va au bout du bout de son sujet. Il ouvre magnifiquement le champ critique, et parvient cependant à ne pas trop volontairement nous orienter. II semble d'une objectivité admirable pour un documentaire. Il semble...Mais il choisit de tout montrer, jusqu'à l'écoeurement. Et ce n'est peut être pas du hasard. Il porte donc haut et fort un geste radical et redoutable qui s'offrira royalement à la polémique.( Qui ne semble pourtant pas des plus vives à en juger...)
Le tour de force est ainsi réussi, en un seul film, de pouvoir sans trembler satisfaire les hordes d'amateurs dans une sublimation totale de la corrida, et probablement d'offrir le plus beau, le plus imparable des argumentaires à tous ses contempteurs.
Reste une oeuvre visuelle d'une rare intensité. Pour moi, un inoubliable monument élevé à la bêtise et l'arrogance humaine... Une oeuvre de cinéma disposée sur le cercle même des plus grandes tragédies. Et la grâce toxique d'un spectacle absolument décadent.